Sigmund Freud et ses chiens

L’amour de Freud pour ses chiens est un fait souvent marginalisé dans le corpus critique de sa vie et de son œuvre.  La cynophilie du grand maître de la psychanalyse est relégué à l’anecdotique, comme un trait négligeable, digne d’intérêt uniquement en ce qu’il peut apporter aux matières plus élevées, plus profondes.  L’élément canin a fait son apparition relativement tard dans la vie de Freud, ce qui ne diminue aucunement l’impact que l’animal aura eu sur lui, ce qui, en fait, l’aura augmenté, grâce à une certaine concurrence de circonstances historiques et personnels.

C’est en 1925, par le biais de sa fille Anna, que le septuagénaire a connu son premier coup de foudre canin.  Souhaitant un compagnon de promenade, Anna acquit alors Wolf, un berger allemand magnifique et intelligent avec qui Freud forma un lien d’amitié si intense qu’il suscitait en Anna une petite crise de jalousie, comme en témoignent ces lignes écrites par elle la même année :

Je n’ai pas donné de cadeau à papa pour son anniversaire parce qu’il n’y a aucun cadeau approprié pour l’occasion.  J’ai simplement apporté une photo de Wolf que j’ai prise à la blague, parce que j’affirmerai toujours qu’il a transféré la totalité de son intérêt pour moi sur Wolf. Ça lui a beaucoup plu.

Anna Freud, Wolf et Sigmund Freud. Circa 1930. Source : Le Musée Freud de Londres.

Dorénavant, à l’occasion de son anniversaire, ses chiens lui offraient un poème écrit par Anna sur des bouts de papier qu’elle plaçait sous leur collier. La photo de Wolf resta accrochée au mur de son bureau de Berggasse 19 en 1938, quand, menacé par le régime nazi, Freud a quitté Vienne pour Londres.

Sigmund Freud, Wolf, et Mabbie Burlingham. Circa 1930. Source : Le Musée Freud de Londres

Freud acquiert son propre chien en 1928, un Chow-Chow nommé Lin-Yung offert en cadeau par Dorothy Burlingham, une amie d’Anna. Malheureusement,  seulement quinze mois après son apparition dans la vie de Freud, la « petite lionne » disparait dans la gare de Salzburg, enroute vers Vienne.  Elle est découverte deux jours après sa disparition, renversée par un train.

Sept mois plus tard Freud prend chez lui la sœur de Lin-Yun, Jofi (Beauté,en Hébreu), qui sera pour lui un compagnon inestimable et une des plus douces consolations de la dernière décennie de sa vie, une période marqué par beaucoupde souffrances : la maladie, l’autodafé de ses œuvres par les nazis, la guerre, et l’exil de son pays natal. Atteint d’un cancer de la mâchoire, pendant les seize dernières années de sa vie il a dû subir trente-trois interventions chirurgicales.  Peu après l’arrivée de Jofi, Freud voyage à Berlin pour l’insertion d’une prothèse de la mâchoire supérieure, « le monstre »,  qui sépare la bouche de la cavité nasale. Cet appareil, maintes fois transformé, modifie son élocution, lui rend difficile de manger et de fumer et lui cause de continuelles souffrances.  De Berlin, il s’enquiert auprès de sa femme Martha – qui, peu amoureuse des chiens, met Jofi dans une pension pour animaux – de la condition de sa bien-aimée Jofi :  Est-ce que quelqu’un rend visite à Jofi ?  Elle me manque beaucoup.

Sigmund Freud et Jofi, 1937.

Une fois réunis, chien et maître deviendront inséparables.  Ayant énormément de difficulté à avaler, Freud offrait à Jofi les restes de ses repas, ce qui peut expliquer la silhouette grassouillette de la Chow si charmante.  Avec la progression de son cancer, la psychanalyse devient une activité de plus en plus épuisante et ardue pour Freud. Il apporte Jofi à toutes ses séances.  La présence de la chienne s’avère aussi thérapeutique pour les patientes que pour lui.  Freud découvre, en observant ses gestes et son comportement dans la présence de certaines de ses patientes, que Jofi est dotée d’une vraie capacité de jugement du caractère des hommes, un véritable baromètre émotionnel. La présence de Jofi facilite même le procédé de l’association libre. Pendant les séances de psychanalyse, l’analysant s’allonge sur un divan à la tête duquel prend place l’analyste, hors de vue, une disposition qui est censé favoriser le flux libre de l’inconscient. Contrairement à l’analyste, Jofi est en pleine vue des patientes. Elle s’étend au pied du divan, sereine et tranquille. Comme elle ne réagit aucunement à ce qu’exprime l’analysant, Freud a conclu que sa présence lui donne un sens d’acceptation et de sécurité, ce qui permet l’expression spontanée de tout ce qui passe par la tête. Jofi possédait aussi une excellente notion du temps, comme le raconte Martin, le fils de Freud : Quand Jofi se levait et bâillait, il savait que l’heure était écoulée. Elle n’était jamais en retard pour annoncer la fin d’une séance, bien que papa admette qu’il lui arrivait de faire une erreur d’une minute, au détriment du patient.

Freud admire la pureté de Jofi, sa simplicité, il l’estime plus saine d’esprit que la grande majorité des hommes :

Les chiens aiment leurs amis et mordent leurs ennemis, à la différence des êtres humains qui sont incapables d’amour pur et ne peuvent s’empêcher de mélanger l’amour et la haine dans leurs relations mutuelles.

Sigmund Freud et Jofi, 1931, Vienne. Source : Le Musée Freud de Londres

Le 12 janvier 1937 Jofi subit une intervention chirurgicale pour enlever des kystes ovariens.  Elle meurt deux jours après d’une crise cardiaque.  Ces lignes écrits par Freud à l’écrivain Arnold Zweig expriment son immense tristesse face à la perte de son amie chérie : Le deuil à part, c’est assez irréel, et on se demande quand on va se s’y habituer.  Pourtant, bien sûr, on ne peut pas facilement se débarrasser de 7 années d’intimité.

Freud et Jofi, Vienne, 1937.

Le lendemain de la mort de Jofi, Freud acquiert Lun, sa troisième Chow-Chow, qui lui avait été initialement offerte en même temps que Jofi. Mais celle-ci était tellement jalouse à l’égard de sa congénère que son maître l’avait confiée à des amis.

Peu de temps avant la mort de Jofi, Freud reçoit un manuscrit de son amie dévouée Marie Bonaparte – psychanalyse, arrière-petite nièce de l’Empereur Napoléon 1er, traductrice en français de l’œuvre de Freud et sa patiente pendant plus de 10années.  Ce manuscrit décrit le lien intime vécu entre Bonaparte et son propre Chow-Chow Topsy. Freud avait une affection particulière pour Topsy qui, comme lui, était atteint d’un cancer buccal et, aussi comme lui, a dû subir de la röntgenthérapie dans le traitement de ses nombreuses tumeurs.  Il écrit à Bonaparte :

Meine liebe Marie, j’ai reçu à l’instant votre manuscrit sur Topsy. Il me plaît : il est si émouvant de naturel et si véridique. Ce n’est pas un travail analytique mais on perçoit, derrière cette création, le besoin de vérité et de savoir de l’analyste. (Freud S., Correspondance (1873-1939), trad. A.Berman avec la collaboration de J.-P. Grossein, Paris, Gallimard, 1979, lettre du 6 décembre 1936, p. 473)

"“Tu ne parles pas, Topsy, tu ne troubles pas ma contemplation du récit étranger de tes maux, de tes querelles. Et puis surtout, tu es toi-même un morceau de cette nature qui porte, berce, nourrit, tue, mais n’est pas de l’humain ! Fragment de vie comme le rossignol des jardins et des bois, tu partages avec lui au regard de mon coeur l’innocence animale.” Marie Bonaparte, Topsy, chow-chow au poil d'or. Paris, Les Editions Denoël

C’est Bonaparte qui procurera les papiers permettant à la famille Freud de quitter Vienne pour s’exiler à Londres. Dans l’intervalle, Freud et Anna traduisent l’œuvre de Bonaparte,  Topsy, le chow-chow aux poils d’or, en allemand.  Dans une lettre qu’il a adressée à Bonaparte, il décrit cet attachement tendre à son propre chien :

Telles sont réellement les raisons pour lesquelles on peut aimer un animal comme Topsy (ou Jofi), avec une profondeur aussi singulière, cette inclination sans ambivalence, cette simplification de la vie libérée du conflit avec la civilisation, conflit si difficile à supporter, cette beauté d’une existence parfaite en soi. Et pourtant, en dépit de toutes les différences du développement organique, ce sentiment de parenté intime, d’intimité incontestée.  Souvent en caressant Jofi,  je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’aria de Don Giovanni, Un lien d’amitié nous unit tous deux…(Ibid)

Le 9 avril 1938, un mois après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, Freud écrit « traduction de Topsy fini».

Martha Freud, Sigmund Freud, Lun, Marie Bonaparte, Ernst Freud et Josefine Stross à la maison de Bonaparte à Paris en route vers l’Angleterre, 1938. Source : Le Musée Freud de Londres.

Topsy, chow-chow au poil d'or, Marie Bonaparte Paris, Les Editions Denoël 1937.

Marie Bonaparte et l’ambassadeur des Etats-Unis William C.Bullit accueillant Sigmund Freud à Paris lors de son exil vers Londres en 1938 © Collection Bourgeron

Lun accompagne son maître à Londres en 1938. La chienne doit se soumettre à la quarantaine de six mois, et Freud, malgré ses 82 ans et sa douleur physique, vient régulièrement lui rendre visite. À la fin de la quarantaine, elle peut enfin rejoindre son maître.  Tristement, la joie n’est que trop fugitive car, en août 1939, une grande plaie s’ouvre dans la joue de Freud et son maxillaire commence à pourrir.  Marie Bonaparte fait venir à Londres le même radiologue qui a guéri Topsy pour traiter Freud, mais ses efforts sont vains car le cancer est devenu inopérable. Lun a toujours adoré son maitre, et, comme Jofi, Freud l’a jugé beaucoup plus saine d’esprit que ses compagnons humains.  Mais, incapable de supporter l’odeur très forte de la décomposition provenant des tumeurs buccaux de son maitre, Lun commence à se distancer de Freud, à se mettre à l’autre bout de sa chambre.  Isolé, trop malade pour lire ou même pour parler, Freud écrit « mon univers est ce qu’il était auparavant : un petit îlot de souffrance nageant sur un océan d’indifférence ». Lorsque la douleur devient insupportable, Freud appelle à son chevet son médecin et ami Max Schur, le priant de tenir sa promesse de le délivrer de sa souffrance quand le temps serait venu.  Selon le désir de Freud, Schur lui fait une injection sous-cutanée de deux centigrammes de morphine.  Freud entre dans le coma et ne se réveille plus. Il meurt le 23 septembre 1939 à trois heures du matin.

Certains suggèrent que la cynophilie de Freud était l’expression d’une misanthropie croissante. Sa vie professionnelle était marquée par de nombreuses ruptures (notamment,celle avec Carl Gustav Jung en 1913), des querelles et des jalousies.  En janvier 1920 sa fille ainée, Sophie, meurt à l’âge de 26 ans de la grippe espagnole.  En juin 1923 – l’année où se déclare le cancer de Freud – un des fils de Sophie, Heinz, meurt à 4 ans, et entre 1920 et 1939 il est témoin de l’ascension du fascisme et de l’antisémitisme en Europe.  En mai 1933, ses livres sont brûlés sur la place publique en Allemagne et sa doctrine est condamnée comme « science juive ».   Il est finalement chassé de son pays natal et, après son mort,  ses quatre sœurs seront exterminées dans les camps de concentration.  N’avait-il pas un peu raison de préférer les chiens aux hommes…

Freud et Jofi, 1937, Vienne.

Vidéo :  Sigmund Freud, Anna Freud et Lun.  Vienne, 1937.
Source : Archives du Musée Sigmund Freud, Vienne.
http://www.freud-museum.at/freud/media/37lun-e.htm

Vidéo enregistré et narré par Anna Freud, 1932 :
http://www.youtube.com/watch?v=wyZWEtBQzJ0

Anna Freud et son propre Chow-Chow, un déscendant de Lin-Yung et de Jofi, nom inconnu. Circa 1980. Source : Le Musée Freud de Londres

Freud et Jofi en BD. Freud de Corinne Maier et Anne Simon – Editions Dargaud (2011)

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