archive

Amoureux des chiens

When religious people ask me « But don’t you believe there’s something better than us in the universe? », I answer, « Yes, most dogs. »

– Ricky Gervais, 2014

 

Quand des personnes religieuses me demandent  «Mais ne crois-tu pas à l’existence de quelque chose de meilleur que nous dans l’univers? » je répond « Oui, la plupart des chiens. »

– Ricky Gervais, 2014

 

Gervais incarnant le très aimable Derek Noakes dans la série Derek, une œuvre d’une immense sensibilité et d’une originalité tout à fait rafraichissante.

 

Mafieux, proxénète et propriétaire d’une boite de nuit à Dallas, Texas, Jack Leon Ruby (né Jacob Leon Rubenstein, 1911-1967), l’assassin du présumé assassin du président John Fitzgerald Kennedy, Lee Harvey Oswald, était un cynophile ardent. Célibataire, il avait même l’habitude d’appeler son chien favori, un teckel qui se nommait Sheba, son épouse. Ceci rend d’autant plus curieux les évènements du matin du 24 novembre 1963, quand Ruby a surgi de la foule de journalistes, qui se sont amassés dans le sous-sol du commissariat de police de Dallas pour témoigner du transfert d’Oswald en prison, et a tiré mortellement sur Oswald.

Avec Sheba dans la voiture, Ruby est allé au centre-ville ce jour-là afin de virer une somme de 25$ à Karen Bennet Carlin, une des danseuses du Club Carrousel, sa boite de nuit de strip-teaseuses. À approximativement 11h du matin, Ruby est entré à l’agence de transfert d’argent Western Union, laissant son chien adoré dans la voiture pendant qu’il effectuait la transaction. Ceci, selon certains, aurait pu remettre en question la préméditation de son acte et, ainsi, sa participation dans le (prétendu) complot de l’assassinat de JFK lié au crime organisé. Si Ruby avait eu l’intention de tuer Oswald ce matin-là, on suggère qu’il n’aurait jamais apporté son chien avec lui. Son affection pour elle était telle qu’il l’aurait laissée chez lui et, de plus, aurait fait les arrangements nécessaires pour sa prise en charge après son inévitable arrestation pour le meurtre d’Oswald. Pour des raisons qui restent inconnues, au lieu de revenir à son auto suite à la transaction, Ruby, par contre, s’est promené en direction du commissariat de police où, au bout d’une rampe menant au sous-sol du commissariat, il a vu Oswald, en train d’être transféré à la prison deux jours après son arrestation pour l’assassinat de Kennedy. Submergé d’émotion à la vue du tueur du président, selon sa version ultérieure, Ruby a tiré dessus d’une manière complètement irréfléchie.

À la Commission Warren – commission d’enquête présidentielle chargée d’investiguer l’assassinat de Kennedy – George Senator, colocataire de Ruby, a témoigné de l’amour de Ruby pour ses neuf chiens. « Jack m’a toujours dit, je ne veux pas que tu les appelles des ‘chiens’. Ce sont mes enfants. » Selon Senator, Ruby a eu, en fait, plusieurs chiens, dont un certain nombre vivaient au Club Carrousel. Mais Sheba était son préféré, presque toujours à ses côtés. Il ne la laissait jamais au club, la nuit. Au cours de l’enquête, beaucoup d’autres témoins auraient attesté de la quasi inséparabilité de Ruby et sa Sheba si chérie.

En citant l’écrivain Michael Zezima, on peut dire: « Sheba peut s’avérer plus important que le témoignage de 552 personnes pour la dissipation d’un des mythes les plus puissants et les plus tenaces de la nation ».

Cependant, on peut bien argumenter que le fait d’avoir apporté Sheba avec lui ce-jour-là faisait partie intégrante du complot. Au cas où Ruby a été commandé de ‘faire taire’ Oswald, on peut supposer qu’il a aussi été commandé d’apporter son chien justement pour dissimuler la nature préméditée de l’acte.

De sa cellule de prison, Ruby s’est souvent enquéri du sort de Sheba et ses chiots.

Jack Ruby avec Sheba (a droite) et un chien inconnu

Le maître du cubisme a partagé sa vie avec un certain nombre d’amis canins, dont Clipper, son premier chien, Frica, mélange d’épagneul breton et de berger allemand, Kasbek, Kaboul et Sauterelle, des lévriers afghans, le boxer Yan, Lump le teckel, et le dalmatien Perro. Picasso laissait à ces égéries à quatre pattes libre accès à son atelier et ils se retrouvent dans plusieurs œuvres.

Picasso et Lump, date inconnue

Envers ses chiens, Picasso avait généralement un comportement plutôt naturaliste que pépé à chien.  Respectueux de la nature canine, il ne les anthropomorphisait pas ni cherchait à les dominer. Seul Lump faisait exception. Selon les proches de l’artiste, ce fut lui l’unique chien que le maitre a tenu dans ses bras. Originalement chien du photographe photojournaliste et ami de Picasso, David Douglas Duncan (1916-), après avoir rendu visite à Picasso à la Villa La Californie au printemps 1957, Duncan a décidé de léguer le teckel espiègle et charmant à son ami, vu sa vie de nomade et l’affection que Picasso a vite manifesté envers Lump. Simultanément muse et compagnon,  Lump serait immortalisé dans un portrait que Picasso a fait de lui sur une assiette.  De plus, dans une série de 58 peintures faites par l’artiste en 1957 réinterprétant l’œuvre de Diego Velásquez Las Méninas, Picasso a remplacé le mastin español de l’original par Lump.  En 2007 Duncan a publié un livre Picasso et Lump : une histoire d’amour (Éditions du Chêne, 2007), racontant a travers une série de photographies la relation entre le génie et son toutou.

Picasso et Lump, 1956

Picasso_lump_1

Picasso et Lump, date inconnue

Picasso_lump_photo_1

Picasso_lump_photo_6

Picasso_lump_photo_3

Marie-Christine Tabaraud et Lump, 1957 Photo : David Douglas Duncan

Velazquez-las-meninas

Las Meninas, Diego Velásquez , 1656

Las Meninas, Pablo Picasso, 1957

Las Meninas, Pablo Picasso, 1957

Las_meninas_picasso_lump_1

Las Meninas, Pablo Picasso, 1957

Las_meninas_picasso_lump_2

Las Meninas, Pablo Picasso, 1957

Las_meninas_picasso_lump_3

Las Meninas, Pablo Picasso, 1957

Picasso_lump_photo_5

Picasso et Lump, date inconnue

Picasso_afghan_hound_2

Picasso et Kasbek, date inconnue

Picasso_boxer_dachshund

Lump et Yan, 1957

Picasso_lump_jacqueline_roque

Picasso, Jacqueline Roque et Lump, 1957

Picasso_afghan_hound_1

Picasso et Kaboul, circa 1959  Photo:  David Douglas Duncan

Picasso jouant avec ses chiens, Circa 1960  Photo: Edward Quinn
Picasso, Jacqueline Roque, Lump, et Kasbek

Picasso_afghan_hound_3

Picasso, Roque et Kaboul, 1962

Picasso et Perro, date inconnue

Picasso_afghan_hound_4

Kaboul et Sauterelle, 1975, deux ans après la mort de leur maître

clipper-le-chien-de-picasso.1268195402.jpg

Clipper, 1895


Chien et coq, 1921

Le Chien, 1936


Jacqueline et le chien afghan, 1959


Le Chien dalmate, 1959


Chien au buffet Henri II, 1959


Le buffet de Vauvenargues, 1960


Femme au chien, 1962

Picasso_sculpture_daley_plaza

Sans titre, 1967
On suppose que la tête de cette sculpture est celle de Kaboul.

Au cours de sa vie, le grand écrivain/journaliste et fondateur du  mouvement naturaliste, Émile Zola, s’est entouré de divers compagnons animaliers. On compte parmi eux un bon nombre de chiens passionnément aimés :  Bertrand, Raton, un petit chien tapageur, Fanfan le griffon, le bouledogue Bataille, Voriot le chien de garde, et un spitz noir nommé plaisamment Hector Pinpin 1er de Coq Hardi.  À sa petite ferme à Médan logeaient plusieurs chats, des perruches, des serins, un cheval – le brave Bonhomme –  de belles vaches, diverses espèces de poules et de pigeons, des lapins et de petits cobayes.  Végétarien, Zola était un ardent défenseur des droits des animaux, comme en témoigne majestueusement cet article rédigé en 1896, c’est à dire approximativement un an avant son intervention dans l’affaire Dreyfus:

L’amour des bêtes

Émile Zola, Le Figaro, 24 mars 1896,
repris dans Nouvelle campagne [1896],
Paris, Bibliothèque-Charpenthier, 1897, p. 85-97.

Pourquoi la rencontre d’un chien perdu, dans une de nos rues tumultueuses, me donne-t-elle une secousse au coeur ?

Pourquoi la vue de cette bête, allant et venant, flairant le monde, effarée, visiblement désespérée de ne pas retrouver son maître, me cause-t-elle une pitié si pleine d’angoisse, qu’une telle rencontre me gâte absolument une promenade ?

Pourquoi, jusqu’au soir, jusqu’au lendemain, le souvenir de ce chien perdu me hante-t-il d’une sorte de désespérance, me revient-il sans cesse en un élancement de fraternelle compassion, dans le souci de savoir ce qu’il fait, où il est, si on l’a recueilli, s’il mange, s’il n’est pas à grelotter au coin de quelque borne ?

Zola et Bertrand

Pourquoi ai-je ainsi, au fond de ma mémoire, de grandes tristesses qui s’y réveillent parfois, des chiens sans maîtres, rencontrés il y a dix ans, il y a vingt ans, et qui sont restés en moi comme la souffrance même du pauvre être qui ne peut parler et que son travail, dans nos villes, ne peut nourrir?

Pourquoi la souffrance d’une bête me bouleverse-t-elle ainsi? Pourquoi ne puis-je supporter l’idée qu’une bête souffre, au point de me relever la nuit, l’hiver, pour m’assurer que mon chat a bien sa tasse d’eau ? Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes petites parentes, pourquoi leur idée seule m’emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse?

Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ?

*   *   *

Souvent, je me suis posé la question, et je crois bien que ni la physiologie, ni la psychologie n’y ont encore répondu d’une façon satisfaisante.

D’abord, il faudrait classifier. Nous sommes légion, nous autres qui aimons les bêtes. Mais on doit compter aussi ceux qui les exècrent et ceux qui se désintéressent. De là, trois classes : les amis des bêtes, les ennemis, les indifférents. Une enquête serait nécessaire pour établir la proportion. Puis, il resterait à expliquer pourquoi on les aime, pourquoi on les hait, pourquoi on les néglige. Peut-être arriverait-on à trouver quelque loi générale. Je suis surpris que personne encore n’ait tenté ce travail, car je m’imagine que le problème est lié à toutes sortes de questions graves, remuant en nous le fond même de notre humanité.

Portrait d’Émile Zola, Édouard Manet, 1868

On a dit que les bêtes remplaçaient les enfants chez les vieilles filles à qui la dévotion ne suffit pas. Et cela n’est pas vrai, l’amour des bêtes persiste, ne cède pas devant l’amour maternel, quand celui-ci s’est éveillé chez la femme. Vingt fois, j’ai vérifié le cas, des mères passionnées pour leurs enfants, et qui gardaient aux bêtes l’affection de leur jeunesse, aussi vive, aussi active. Cette affection est toute spéciale, elle n’est pas entamée par les autres sentiments, et elle-même ne les entame pas. Rien ne saurait prouver d’une façon plus décisive qu’elle existe en soi, bien à part, qu’elle est distincte, qu’on peut l’avoir ou ne pas l’avoir, mais qu’elle est une manifestation totale de l’universel amour, et non une modification, une perversion d’un des modes particuliers d’aimer.

On aime Dieu, et c’est l’amour divin. On aime ses enfants, on aime ses parents, et c’est l’amour maternel, c’est l’amour filial. On aime la femme, et c’est l’amour, le souverain, l’éternel. On aime les bêtes, enfin, et c’est l’amour encore, un autre amour qui a ses conditions, ses nécessités, ses douleurs et ses joies. Ceux qui ne l’éprouvent pas en plaisantent, s’en fâchent, le déclarent absurde, tout comme ceux qui n’aiment pas certaines femmes ne peuvent admettre que d’autres les aiment. Il est, ainsi que tous les grands sentiments, ridicule et délicieux, plein de démence et de douceur, capable d’extravagances véritables, aussi bien que des plus sages, des plus solides volontés.

Qui donc l’étudiera? Qui donc dira jusqu’où vont ses racines dans notre être? Pour moi, lorsque je m’interroge, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite, comme je le disais, de ce qu’elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n’a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n’est-ce pas affreux, n’est-ce pas angoissant? De là, cette continuelle veille où je suis près d’une bête, m’inquiétant de ce dont elle peut manquer, m’exagérant certainement la douleur dont elle peut être atteinte. C’est la nourrice près de l’enfant, qu’il faut qu’elle comprenne et soulage.

Mais cette charité n’est que de la pitié, et comment expliquer l’amour ? La question reste entière, pourquoi la bête en santé, la bête qui n’a pas besoin de moi, demeure-t-elle à ce point mon amie, ma soeur, une compagne que je  recherche, que j’aime ? Pourquoi cette affection chez moi, et pourquoi chez d’autres l’indifférence et même la haine?

*    *    *

Ces temps derniers, comme j’achevais d’écrire le roman qui a Rome pour cadre, j’ai reçu de cette ville une longue lettre qui m’a infiniment touché.

Je ne crois pas devoir en nommer le signataire. Il s’agit d’un officier supérieur de l’armée italienne, d’un héros de l’indépendance, fort âgé, je crois, et qui a pris depuis longtemps sa retraite. Si je me permets de donner quelque publicité à l’objet de sa lettre, c’est que je pense obéir à ses intentions et lui faire même un grand plaisir.

Il m’écrivait donc pour me supplier de prendre, dans mon roman, la défense des bêtes. Et le mieux est de citer : « Avez-vous remarqué les horribles atrocités qu’on exerce impunément à Rome contre les animaux, soit en public, soit en privé ? De toute manière, le fait existe ouvertement, révoltant et détestable. Rien n’a valu pour y porter remède. Je crois que vous seulement pourriez faire ce miracle, par votre puissante parole, par l’attention universelle dont vous disposez, par l’universelle réprobation qui, à votre parole indignée, ne manquerait pas d’éclater. Sur ce thème, que j’ai étudié toute ma vie, je pourrais vous fournir des faits innombrables. »

Est-il rien de plus touchant que cet appel d’un vieux soldat en faveur des pauvres bêtes qui souffrent ? Il se trompe singulièrement sur mon pouvoir, et je m’excuse d’avoir reproduit la phrase de sa lettre où il donne à ma parole une importance si exagérée. Mais, en vérité, n’est-ce point charmant et attendrissant, ce défenseur des bêtes, qui toute sa vie les a protégées, qui s’avoue vaincu, et qui va chercher un simple romancier d’une nation voisine, pour l’intéresser à la cause et lui demander le plaidoyer dont il espère enfin, sinon le salut, du moins un soulagement ? J’avoue que l’ami des chiens perdus, en moi, a sympathisé tout de suite avec le vieux brave, qui est sûrement un brave homme.

Mon roman était terminé, et je n’ai pu y glisser la moindre page en faveur des bêtes. Je me hâte d’ailleurs d’ajouter que je n’ai vu, à Rome, aucune scène m’autorisant à les défendre. Je ne mets pas en doute la parole de mon correspondant, je déclare simplement que pas une des atrocités dont il a parlé n’a frappé mes yeux. Il est à croire que les choses sont à Rome comme elles sont à Paris, bien que, d’après mes observations, il m’a toujours semblé que l’amour des bêtes décroissait, à mesure qu’on descendait vers les pays du soleil. Et, à ce propos, je citerai encore ce passage de la lettre : « A Milan, et en général chez les Italiens d’origine celtique, un coup de canne donné à un chien, et qui ne manquerait pas de soulever l’indignation publique, serait passible de l’amende établie par le Code ; tandis que, dans le Sud, les cruautés les plus raffinées, les plus révoltantes, tombent difficilement sous l’action du juge, parce qu’elles ne rencontrent chez les passants que la plus olympique indifférence. » La remarque est certainement juste, et c’est là un document pour le travail qu’on fera un jour.

Nous avons eu, à Paris, de veilles dames qui guettaient les savants vivisecteurs, et qui tombaient sur eux à coups d’ombrelles. Elles paraissaient fort ridicules. Mais s’imagine-t-on la révolte qui devait soulever ces pauvres âmes, à la pensée qu’on prenait des chiens vivants, pour les découper en petits morceaux ? Songez donc qu’elles les aiment, ces misérables chiens, et que c’est un peu comme si l’on coupait dans leur propre chair. Le héros qui m’a écrit, qui s’est battu sans peur ni reproche, sans craindre de tuer ni d’être tué, appartient certainement à la grande famille de ces âmes fraternelles que l’idée de la souffrance exaspère, même chez les bêtes, surtout chez les bêtes, qui ne peuvent ni parler, ni lutter. Je lui envoie publiquement ma poignée de main la plus attendrie et la plus respectueuse.

*    *    *

J’ai eu un petit chien, un griffon de la plus petite espèce, qui se nommait Fanfan. Un jour, à l’Exposition canine, au Cours-la-Reine, je l’avais vu dans une cage en compagnie d’un gros chat. Et il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse, que j’avais dit au marchand de le sortir un peu de cette cage. Puis, par terre, il s’était mis à marcher comme un petit chien à roulettes. Alors, enthousiasmé, je l’avais acheté.

C’était un petit chien fou. Un matin, je l’avais depuis huit jours à peine, lorsqu’il se mit à tourner sur lui-même, en rond, sans fin. Quand il tombait de fatigue, l’air ivre, il se relevait péniblement, il se remettait à tourner. Quand, saisi de pitié, je le prenais dans mes bras, ses pattes gardaient le piétinement de sa continuelle ronde ; et, si je le posais par terre, il recommençait, tournait encore, tournait toujours. Le vétérinaire, appelé, me parla d’une lésion au cerveau. Puis, offrit de l’empoisonner. Je refusai. Toutes les bêtes meurent chez moi de leur belle mort, et elles dorment toutes tranquilles, dans un coin du jardin.

Fanfan parut se guérir de cette première crise. Pendant deux années, il entra dans ma vie, à un point que je ne pourrais dire. Il ne me quittait pas, se blottissait contre moi, au fond de mon fauteuil, le matin, durant mes quatre heures de travail ; et il était devenu ainsi de toutes mes angoisses et de toutes mes joies de producteur, levant son petit nez aux minutes de repos, me regardant de ses petits yeux clairs. Puis, il était de chacune de mes promenades, s’en allait devant moi de son allure de petit chien à roulettes qui faisait rire les passants, dormait au retour sous ma chaise, passait les nuits au pied de mon lit, sur un coussin. Un lien si fort s’était noué entre nous, que, pour la plus courte des séparations, je lui manquais autant qu’il me manquait.

Et, brusquement, Fanfan redevint un petit chien fou. Il eut deux ou trois crises, à des intervalles éloignés. Ensuite, les crises se rapprochèrent, se confondirent, et notre vie fut affreuse. Quand sa folie circulante le prenait, il tournait, il tournait sans fin. Je ne pouvais plus le garder contre moi, dans mon fauteuil. Un démon le possédait, je l’entendais tourner, pendant des heures, autour de ma table. Mais c’était la nuit surtout que je souffrais de l’écouter, emporté ainsi en cette ronde involontaire, têtue et sauvage, un petit bruit de petites pattes continu sur le tapis. Que de fois je me suis levé pour le prendre dans mes bras, pour le garder ainsi une heure, deux heures, espérant que l’accès se calmerait, et, dès que je le remettais sur le tapis, il recommençait à tourner. On riait de moi, on me disait que j’étais fou moi-même de garder ce petit chien fou dans ma chambre. Je ne pouvais faire autrement, mon coeur se fendait à l’idée que je ne serais plus là pour le prendre, pour le calmer, et qu’il ne me regarderait plus de ses petits yeux clairs, ses yeux éperdus de douleur, qui me remerciaient.

Ce fut ainsi, dans mes bras, qu’un matin Fanfan mourut, en me regardant. Il n’eut qu’une légère secousse, et ce fut fini, je sentis simplement son petit corps convulsé qui devenait d’une souplesse de chiffon. Des larmes me jaillirent des yeux, c’était un arrachement en moi. Une bête, rien qu’une petite bête, et souffrir ainsi de sa perte, être hanté de son souvenir à un tel point que je voulais écrire ma peine, certain de laisser des pages où l’on aurait senti mon coeur. Aujourd’hui, tout cela est loin, d’autres douleurs sont venues, je sens que les choses que j’en dis sont glacées. Mais, alors, il me semblait que j’avais tant à dire, que j’aurais dit des choses vraies, profondes, définitives, sur cet amour des bêtes, si obscur et si puissant, dont je vois bien qu’on sourit à mon entour, et qui m’angoisse pourtant jusqu’à troubler ma vie.

Oui, pourquoi m’être attaché si profondément au petit chien fou ? Pourquoi avoir fraternisé avec lui comme on fraternise avec un être humain? Pourquoi l’avoir pleuré comme on pleure une créature chère ? N’est-ce donc que l’insatiable tendresse que je sens en moi pour tout ce qui vit et tout ce qui souffre, une fraternité de souffrance, une charité qui me pousse vers les plus humbles et les plus déshérités ?

*   *   *

Et voilà que j’ai fait un rêve, à l’appel que j’ai reçu de Rome, cette lettre suppliante d’un vieux soldat, qui me demande de venir au secours des bêtes.

Les bêtes n’ont pas encore de patrie. Il n’y a pas encore des chiens allemands, des chiens italiens et des chiens français. Il n’y a partout que des chiens qui souffrent quand on leur allonge des coups de canne. Alors, est-ce qu’on ne pourrait pas, de nation à nation, commencer par tomber d’accord sur l’amour qu’on doit aux bêtes ? De cet amour universel des bêtes, par dessus les frontières, peut-être en arriverait-on à l’universel amour des hommes. Les chiens du monde entier devenus frères, caressés en tous lieux avec la même tendresse, traités selon le même code de justice, réalisant le peuple unique des libertaires, en dehors de l’idée guerroyante et fratricide de patrie, n’est-ce pas là le rêve d’un acheminement vers la cité du bonheur futur ? Des chiens internationaux que tous les peuples pourraient aimer et protéger, en qui tous les peuples pourraient communier, ah! grand Dieu! le bel exemple, et comme il serait désirable que l’humanité se mît dès aujourd’hui à cette école, dans l’espoir de l’entendre se dire plus tard que de telles lois ne sont pas faites uniquement pour les chiens!

Et cela, simplement, au nom de la souffrance, pour tuer la souffrance, l’abominable souffrance dont vit la nature et que l’humanité devrait s’efforcer de réduire le plus possible, d’une lutte continue, la seule lutte à laquelle il serait sage de s’entêter. Des lois qui empêcheraient les hommes d’être battus, qui leur assureraient le pain quotidien, qui les uniraient dans les vastes liens d’une société universelle de protection contre eux-mêmes, de façon que la paix régnât enfin sur la terre. Et, comme pour les pauvres bêtes errantes, se mettre d’accord, tout modestement, à l’unique fin de ne pas recevoir des coups de canne et de moins souffrir.

Zola et Hector Pinpin 1er de Coq, qui meurt de chagrin en 1898 au cours de l’exil de son maître.  Zola exprime son angoisse quant à la perte de celui ci dans un lettre écrit en juillet 1899 à une rédactrice de « L’ami des bêtes« : 
 Mademoiselle,

Je vous envoie toute ma sympathie pour l’œuvre de tendresse que vous avez entreprises en faveur de nos petites sœurs les bêtes.

Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire qu’une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables que je viens de passer, a été celle où j’ai appris la mort brusque, loin de moi, du petit compagnon fidèle, qui pendant neuf ans, ne m’avait jamais quitté.

Le soir où je dus partir pour l’exil, je ne rentrai pas chez moi, et je ne puis même me souvenir si, le matin, en sortant, j’avais pris mon petit chien dans mes bras pour la baiser comme à l’habitude. Lui ai-je dit adieu ? cela n’est pas certain. J’en avais gardé la tristesse. Ma femme m’écrivait qu’il me cherchait partout, qu’il perdait de sa joie, qu’il la suivait pas à pas, d’un air de détresse infini.

Et il est mort, en coup de foudre.

Il m’a semblé que mon départ l’avait tué. J’en ai pleuré comme un enfant, j’en suis resté frissonnant d’angoisse, à ce point qu’il m’est impossible encore de songer à lui sans être ému. Quand je suis revenu, tout un coin de la maison m’a paru vide. Et, de mes sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus durs.

Ces choses sont ridicules, je le sais, et, si je vous conte cette histoire, Mademoiselle, c’est que je suis sûr de trouver en vous une âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.

L’ancien président américain John Fitzgerald Kennedy avait un amour immense pour les animaux.  Son entourage bestiaire incluait Tom Kitten le chat, ZsaZsa le lapin, Bluebell et Marybelle, les perroquets, deux hamsters qui s’appellaient Bille et Debbie, Sardar le cheval, trois poneys qui se nommaient Macaroni, Tex et Leprachaun, et ses chiens Shannon, Wolf, Clipper, Charlie et Pushinka.  En réclamant la présence de ses chiens lors de l’atterissage de l’hélicoptère présidentiel,  Kennedy a mis en place une tradition perpétuée par chacun de ses successeurs.

Descendante de la célèbre Strelka (un des chiens cosmonautes), Pushinka, une chienne samoyède, a été offerte en cadeau à la petite Caroline, fille de Kennedy, par Nikita Khrouchtchev, premier ministre de l’Union soviétique. Et à la Maison Blanche Pushinka a formé une amitié spéciale avec le beau terrier gallois, Charlie, avec qui elle a eu quatre chiots: Butterfly, White Tip, Blackie et Streaker.

Kennedy se promène dans la neige avec Charlie, terrier gallois

Pushinka et Charlie

Pushinka et ses chiots

La famille Kennedy – John, Jacqueline, John Jr et Caroline – à Hyannis Port, Massachusetts, avec Shannon, épagneul irlandais, le terrier gallois Charlie, Clipper le berger allemand et les chiots de Pushinka et Charlie

Ayant partagée sa vie avec d’autres membres de cette race de chien de berger, quand elle a adopté le beau petit chiot d’un refuge au Maine, É-U il y a trois ans, Stephanie Fox  comprenait partfaitement les besoins du border collie (selectionné par les bergers depuis des décennies pour ses aptitudes au travail) et son besoin impératif de rester actif mentalement et physiquement. Toutefois, ce collie présente une particularité qui aura posé un défi même à cette connaisseure de la race:  le chiot est né avec des avant bras déformés, ce qui frustre profondément son besoin quasi irrépressible de courir après tout ce qui bouge.  Nullement découragée, Madame Fox a fait façonner spécialement pour lui une sorte de ‘fauteuil roulant’ à chien.  Aujourd’hui Roosevelt – nommé en souvenir de l’ancien président, Franklin Delano Roosevelt, qui, suite à une poliomyélite, se déplaçait lui aussi en fauteuil roulant – donne libre cours à son instinct de colligeur de troupeau.

« Les gens pensent qu’il aurait dû être euthanasié parce qu’ils croient qu’il souffre, » explique Fox, « mais il se réveille heureux tous les matin. »  La seule différence entre Roosevelt et les autre chiens, selon Fox, est qu’en lieu et place d’un collier, elle lui met ses roues : « Si vous aviez un enfant handicapé, vous tenteriez de l’enrichir, de lui donner des opportunités.  Pourquoi ne pas faire la même chose pour un chien? »

Roosevelt fait un cabré afin de se déplacer au dessus d'un tuyau

Roosevelt se promène avec sa maîtresse Stephanie Fox à Portland, Maine, le 7 avril 2012

Roosevelt et Stephanie Fox

Il y en a qui manifestent de l’hostilité envers les personnes sans domicile fixe ayant un chien. Certains, en fait, sous le prétexte de la prétendue sécurité (« ces chiens sont souvent sans laisse ») ou de la « santé » (« ils se reproduisent en masse, ils sont des vecteurs pour la transmission des maladies ») voudraient même interdire aux sans abris le droit d’avoir un chien.

Ceux qui voudraient priver ces personnes déjà marginalisées et exclues socialement de la moindre dignité, du moindre confort, ceux qui ont la condescendance si outrancière de dicter à ces personnes ce à quoi ils ont droit – sans aucune connaissance des réalités de leurs vies – font preuve non seulement d’un profonde manque d’empathie et de chaleur humaine, mais, aussi, d’un ignorance des maintes façons – pratiques et emotionnelles – par lesquelles un chien peut s’avérer bénéfique et précieux à une personne qui vit dans la rue. Le chien a des qualités de protecteur, il sert de garde du corps et des biens de son maître, sa presence lui est rassurante. Un chien est un lien social, un repère affectif. Le plus sur des amis, un chien ne te juge pas, il te regarde dans les yeux, il te traite avec dignité. Contrairement au stéréotype voulant que les chiens des sans-abris sont violents et agressifs, les chiens de la rue sont les mieux socialisés, car ils sont fréquemment entourés, et les personnes sans abri qui ont un chien sont souvent plus désocialisés que les autres.

Nous sommes tous des sans-abri.

La principale difficulté recontrée par les personnes SDF ayant un chien est la même difficulté rencontrée par toute personne SDF : le logement. Cette difficulté est rendue autant plus ardue pour la personne SDF ayant un chien par le fait que très peu de structures d’accueil acceptent les chiens. Citons la Fondation 30 Millions d’Amis, qui, en 1999, en mettant à flot la péniche « Le Fleuron » – amarré à un quai de Seine et ouvert toute l’année – a crée le premier lieu d’acceuil pour les sans abri et leurs chiens à Paris :

Aujourd’hui, un SDF est encore trop souvent obligé de laisser son compagnon de route pour bénéficier d’une nuit au chaud, d’un repas, d’une douche… En effet, trop peu d’hébergement d’urgence acceptent les animaux. Le sans-abri est donc contraint d’abandonner son chien, son compagnon d’infortune pour se mettre au chaud. Pour la plupart, cette séparation est impossible car le lien qui les unit à leur animal est tellement fort qu’ils préfèrent rester dehors, même en plein hiver, que de de voir s’en séparer. Son chien étant, bien souvent, le dernier lien social qui lui reste. (Source : http://www.30millionsdamis.fr/la-fondation/nos-actions/proteger-les-animaux/le-fleuron-peniche-du-coeur/le-fleuron-peniche-du-coeur.html)

C’est une situation complexe, bien sûr, mais la solution n’est certainement pas de priver les personnes d’une relation qui relève souvent de la survie psychologique la plus fondamentale. À Bruxelles, non loin de la gare centrale, quatres containers ont été installés qui permettront le logement de 16 personnes et leurs chiens.  À Lyon, la Maison de Rodolphe peut accueillir 10 SDF avec leurs chiens dans des conditions de confort et de sécurité.  L’organisation française Gamelles Pleines met des croquettes à disposition aux différents centres d’accueil et apporte des soins de base aux chiens des personnes sans abri. À Vancouver, Canada The New Fountain Shelter peut acceuiller 28 personnes et leur animal. Ce sont des actions encourageantes et on espère qu’elles se multiplient et se repandent ailleurs.

Le chien c'est la famille.

La Ballade d’un sans-abri
Gilles Vigneault, 2003

J’avais dix ans, lorsque mon père nous a laissé
La vie, c’est une forêt d ‘misères a traversé
Mon frère est parti, militaire
Ma sœur, est entrée au couvent
A la petite voile, faut toujours
Faire avec le vent

Des cours du soir, une bonne mémoire
Je passe les détails
Je suis devenu un prof d’histoire
Un vrai travail,
Un beau matin, un jeune tout croche
Que mes remarques avaient fâché
A sorti un couteau d’sa poche
J’ai décroché

J’étais marié mais mon divorce a pas tardé
La cour s’était au dessus mes forces
J’ai rien gardé
Pu de char pu d’heures
Pu comptes à rendre
Pu d’examens
Pu rien d’ côté
T’es dans la rue
Tu viens d’apprendre la liberté

D’ Joe, c’est mon chien
Un soir d’automne y m’a suivi
Quand on a rien
On vaut c’qu’on donne
Je l’ai nourrit
Chien sans collier
Clochard sans laisse

On se ressemblait
On s’est reconnu
Deux purs bâtards
De haute noblesse
Le coeur tout nu

J’l’ai appelé Joe
Parce que mon frère
S’appelait comme cela
Marcher au pas
C’est une carrière
Que j’aimais pas
Pis y’a des choses qu’les chiens comprennent
Mieux et plus vite que les humains
La liberté, l’amour la haine et le destin

Joe a les yeux de son ascendance
Un bleu, un noir
J’ lui dis souvent :-« t’as bien d’la chance
¨Ca t’ permet voir  »
Un d’tes pareils dans un bouledogue
Et les deux côtés d’un miroir
Et dans les paradis d’la drogue
Le désespoir »

Dans les églises, dans les refuges
Y prennent pas de chiens
J’ comprends, ça fait tout un grabuge
Chacun le sien
¨Ca fait qu’on s’ couchent toujours ensemble
Dans les poubelles d’la société
Des fois on dort, des fois ont tremble
Même en été

Comprend moi bien, j’accuse personne
J’ connais mes torts
J’ deviens doucement un autochtone
Dans ton décor
Dans les journaux dont je m’isole
Je lis souvent le triste sort
Des pays où l’argent rigole
Avec la mort

J’ai soixante ans, des fois je rêve
Que je viens d’ trouver
Une petite cabane, sur l’abord d’une grève
Pis qu’c’est l’été
J’aimerais bien qu’mon histoire finisse
Un peu mieux qu’elle a commencé
J’attendrai pas que la police
Vienne nous pincer

La terre est une manufacture de sans-abris
J’en vois une gang sur la clôture qui m’ont compris
Chaque fois qu’tu changes de frigidaire
Tu d’viens d’me construire un logis
Jettes pas la boîte, y’a des affaires
Qui n’ont pas de prix

…La ville c’est rien qu’un grand village exproprié
Ça tolère pas, dans l’engrenage, un sablier
Y’a pas eu de chants, ni les grandes orgues
Mais par un trente en bas de zéro
On l’a trouvé prêt pour la morgue
Comme son chien d’ Joe …

L’amour de Freud pour ses chiens est un fait souvent marginalisé dans le corpus critique de sa vie et de son œuvre.  La cynophilie du grand maître de la psychanalyse est relégué à l’anecdotique, comme un trait négligeable, digne d’intérêt uniquement en ce qu’il peut apporter aux matières plus élevées, plus profondes.  L’élément canin a fait son apparition relativement tard dans la vie de Freud, ce qui ne diminue aucunement l’impact que l’animal aura eu sur lui, ce qui, en fait, l’aura augmenté, grâce à une certaine concurrence de circonstances historiques et personnels.

C’est en 1925, par le biais de sa fille Anna, que le septuagénaire a connu son premier coup de foudre canin.  Souhaitant un compagnon de promenade, Anna acquit alors Wolf, un berger allemand magnifique et intelligent avec qui Freud forma un lien d’amitié si intense qu’il suscitait en Anna une petite crise de jalousie, comme en témoignent ces lignes écrites par elle la même année :

Je n’ai pas donné de cadeau à papa pour son anniversaire parce qu’il n’y a aucun cadeau approprié pour l’occasion.  J’ai simplement apporté une photo de Wolf que j’ai prise à la blague, parce que j’affirmerai toujours qu’il a transféré la totalité de son intérêt pour moi sur Wolf. Ça lui a beaucoup plu.

Anna Freud, Wolf et Sigmund Freud. Circa 1930. Source : Le Musée Freud de Londres.

Dorénavant, à l’occasion de son anniversaire, ses chiens lui offraient un poème écrit par Anna sur des bouts de papier qu’elle plaçait sous leur collier. La photo de Wolf resta accrochée au mur de son bureau de Berggasse 19 en 1938, quand, menacé par le régime nazi, Freud a quitté Vienne pour Londres.

Sigmund Freud, Wolf, et Mabbie Burlingham. Circa 1930. Source : Le Musée Freud de Londres

Freud acquiert son propre chien en 1928, un Chow-Chow nommé Lin-Yung offert en cadeau par Dorothy Burlingham, une amie d’Anna. Malheureusement,  seulement quinze mois après son apparition dans la vie de Freud, la « petite lionne » disparait dans la gare de Salzburg, enroute vers Vienne.  Elle est découverte deux jours après sa disparition, renversée par un train.

Sept mois plus tard Freud prend chez lui la sœur de Lin-Yun, Jofi (Beauté,en Hébreu), qui sera pour lui un compagnon inestimable et une des plus douces consolations de la dernière décennie de sa vie, une période marqué par beaucoupde souffrances : la maladie, l’autodafé de ses œuvres par les nazis, la guerre, et l’exil de son pays natal. Atteint d’un cancer de la mâchoire, pendant les seize dernières années de sa vie il a dû subir trente-trois interventions chirurgicales.  Peu après l’arrivée de Jofi, Freud voyage à Berlin pour l’insertion d’une prothèse de la mâchoire supérieure, « le monstre »,  qui sépare la bouche de la cavité nasale. Cet appareil, maintes fois transformé, modifie son élocution, lui rend difficile de manger et de fumer et lui cause de continuelles souffrances.  De Berlin, il s’enquiert auprès de sa femme Martha – qui, peu amoureuse des chiens, met Jofi dans une pension pour animaux – de la condition de sa bien-aimée Jofi :  Est-ce que quelqu’un rend visite à Jofi ?  Elle me manque beaucoup.

Sigmund Freud et Jofi, 1937.

Une fois réunis, chien et maître deviendront inséparables.  Ayant énormément de difficulté à avaler, Freud offrait à Jofi les restes de ses repas, ce qui peut expliquer la silhouette grassouillette de la Chow si charmante.  Avec la progression de son cancer, la psychanalyse devient une activité de plus en plus épuisante et ardue pour Freud. Il apporte Jofi à toutes ses séances.  La présence de la chienne s’avère aussi thérapeutique pour les patientes que pour lui.  Freud découvre, en observant ses gestes et son comportement dans la présence de certaines de ses patientes, que Jofi est dotée d’une vraie capacité de jugement du caractère des hommes, un véritable baromètre émotionnel. La présence de Jofi facilite même le procédé de l’association libre. Pendant les séances de psychanalyse, l’analysant s’allonge sur un divan à la tête duquel prend place l’analyste, hors de vue, une disposition qui est censé favoriser le flux libre de l’inconscient. Contrairement à l’analyste, Jofi est en pleine vue des patientes. Elle s’étend au pied du divan, sereine et tranquille. Comme elle ne réagit aucunement à ce qu’exprime l’analysant, Freud a conclu que sa présence lui donne un sens d’acceptation et de sécurité, ce qui permet l’expression spontanée de tout ce qui passe par la tête. Jofi possédait aussi une excellente notion du temps, comme le raconte Martin, le fils de Freud : Quand Jofi se levait et bâillait, il savait que l’heure était écoulée. Elle n’était jamais en retard pour annoncer la fin d’une séance, bien que papa admette qu’il lui arrivait de faire une erreur d’une minute, au détriment du patient.

Freud admire la pureté de Jofi, sa simplicité, il l’estime plus saine d’esprit que la grande majorité des hommes :

Les chiens aiment leurs amis et mordent leurs ennemis, à la différence des êtres humains qui sont incapables d’amour pur et ne peuvent s’empêcher de mélanger l’amour et la haine dans leurs relations mutuelles.

Sigmund Freud et Jofi, 1931, Vienne. Source : Le Musée Freud de Londres

Le 12 janvier 1937 Jofi subit une intervention chirurgicale pour enlever des kystes ovariens.  Elle meurt deux jours après d’une crise cardiaque.  Ces lignes écrits par Freud à l’écrivain Arnold Zweig expriment son immense tristesse face à la perte de son amie chérie : Le deuil à part, c’est assez irréel, et on se demande quand on va se s’y habituer.  Pourtant, bien sûr, on ne peut pas facilement se débarrasser de 7 années d’intimité.

Freud et Jofi, Vienne, 1937.

Le lendemain de la mort de Jofi, Freud acquiert Lun, sa troisième Chow-Chow, qui lui avait été initialement offerte en même temps que Jofi. Mais celle-ci était tellement jalouse à l’égard de sa congénère que son maître l’avait confiée à des amis.

Peu de temps avant la mort de Jofi, Freud reçoit un manuscrit de son amie dévouée Marie Bonaparte – psychanalyse, arrière-petite nièce de l’Empereur Napoléon 1er, traductrice en français de l’œuvre de Freud et sa patiente pendant plus de 10années.  Ce manuscrit décrit le lien intime vécu entre Bonaparte et son propre Chow-Chow Topsy. Freud avait une affection particulière pour Topsy qui, comme lui, était atteint d’un cancer buccal et, aussi comme lui, a dû subir de la röntgenthérapie dans le traitement de ses nombreuses tumeurs.  Il écrit à Bonaparte :

Meine liebe Marie, j’ai reçu à l’instant votre manuscrit sur Topsy. Il me plaît : il est si émouvant de naturel et si véridique. Ce n’est pas un travail analytique mais on perçoit, derrière cette création, le besoin de vérité et de savoir de l’analyste. (Freud S., Correspondance (1873-1939), trad. A.Berman avec la collaboration de J.-P. Grossein, Paris, Gallimard, 1979, lettre du 6 décembre 1936, p. 473)

"“Tu ne parles pas, Topsy, tu ne troubles pas ma contemplation du récit étranger de tes maux, de tes querelles. Et puis surtout, tu es toi-même un morceau de cette nature qui porte, berce, nourrit, tue, mais n’est pas de l’humain ! Fragment de vie comme le rossignol des jardins et des bois, tu partages avec lui au regard de mon coeur l’innocence animale.” Marie Bonaparte, Topsy, chow-chow au poil d'or. Paris, Les Editions Denoël

C’est Bonaparte qui procurera les papiers permettant à la famille Freud de quitter Vienne pour s’exiler à Londres. Dans l’intervalle, Freud et Anna traduisent l’œuvre de Bonaparte,  Topsy, le chow-chow aux poils d’or, en allemand.  Dans une lettre qu’il a adressée à Bonaparte, il décrit cet attachement tendre à son propre chien :

Telles sont réellement les raisons pour lesquelles on peut aimer un animal comme Topsy (ou Jofi), avec une profondeur aussi singulière, cette inclination sans ambivalence, cette simplification de la vie libérée du conflit avec la civilisation, conflit si difficile à supporter, cette beauté d’une existence parfaite en soi. Et pourtant, en dépit de toutes les différences du développement organique, ce sentiment de parenté intime, d’intimité incontestée.  Souvent en caressant Jofi,  je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’aria de Don Giovanni, Un lien d’amitié nous unit tous deux…(Ibid)

Le 9 avril 1938, un mois après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, Freud écrit « traduction de Topsy fini».

Martha Freud, Sigmund Freud, Lun, Marie Bonaparte, Ernst Freud et Josefine Stross à la maison de Bonaparte à Paris en route vers l’Angleterre, 1938. Source : Le Musée Freud de Londres.

Topsy, chow-chow au poil d'or, Marie Bonaparte Paris, Les Editions Denoël 1937.

Marie Bonaparte et l’ambassadeur des Etats-Unis William C.Bullit accueillant Sigmund Freud à Paris lors de son exil vers Londres en 1938 © Collection Bourgeron

Lun accompagne son maître à Londres en 1938. La chienne doit se soumettre à la quarantaine de six mois, et Freud, malgré ses 82 ans et sa douleur physique, vient régulièrement lui rendre visite. À la fin de la quarantaine, elle peut enfin rejoindre son maître.  Tristement, la joie n’est que trop fugitive car, en août 1939, une grande plaie s’ouvre dans la joue de Freud et son maxillaire commence à pourrir.  Marie Bonaparte fait venir à Londres le même radiologue qui a guéri Topsy pour traiter Freud, mais ses efforts sont vains car le cancer est devenu inopérable. Lun a toujours adoré son maitre, et, comme Jofi, Freud l’a jugé beaucoup plus saine d’esprit que ses compagnons humains.  Mais, incapable de supporter l’odeur très forte de la décomposition provenant des tumeurs buccaux de son maitre, Lun commence à se distancer de Freud, à se mettre à l’autre bout de sa chambre.  Isolé, trop malade pour lire ou même pour parler, Freud écrit « mon univers est ce qu’il était auparavant : un petit îlot de souffrance nageant sur un océan d’indifférence ». Lorsque la douleur devient insupportable, Freud appelle à son chevet son médecin et ami Max Schur, le priant de tenir sa promesse de le délivrer de sa souffrance quand le temps serait venu.  Selon le désir de Freud, Schur lui fait une injection sous-cutanée de deux centigrammes de morphine.  Freud entre dans le coma et ne se réveille plus. Il meurt le 23 septembre 1939 à trois heures du matin.

Certains suggèrent que la cynophilie de Freud était l’expression d’une misanthropie croissante. Sa vie professionnelle était marquée par de nombreuses ruptures (notamment,celle avec Carl Gustav Jung en 1913), des querelles et des jalousies.  En janvier 1920 sa fille ainée, Sophie, meurt à l’âge de 26 ans de la grippe espagnole.  En juin 1923 – l’année où se déclare le cancer de Freud – un des fils de Sophie, Heinz, meurt à 4 ans, et entre 1920 et 1939 il est témoin de l’ascension du fascisme et de l’antisémitisme en Europe.  En mai 1933, ses livres sont brûlés sur la place publique en Allemagne et sa doctrine est condamnée comme « science juive ».   Il est finalement chassé de son pays natal et, après son mort,  ses quatre sœurs seront exterminées dans les camps de concentration.  N’avait-il pas un peu raison de préférer les chiens aux hommes…

Freud et Jofi, 1937, Vienne.

Vidéo :  Sigmund Freud, Anna Freud et Lun.  Vienne, 1937.
Source : Archives du Musée Sigmund Freud, Vienne.
http://www.freud-museum.at/freud/media/37lun-e.htm

Vidéo enregistré et narré par Anna Freud, 1932 :
http://www.youtube.com/watch?v=wyZWEtBQzJ0

Anna Freud et son propre Chow-Chow, un déscendant de Lin-Yung et de Jofi, nom inconnu. Circa 1980. Source : Le Musée Freud de Londres

Freud et Jofi en BD. Freud de Corinne Maier et Anne Simon – Editions Dargaud (2011)

Ancien candidat à la mairie de Marseille, aujourd’hui l’infatigable et le très sagace Saucisse continue de prôner « une sauciété plus humaine, contre une vie de chien » comme en témoigne son livre Saucisse face à la crise (éd. Jigal, 2010, 208 p) traduit du chien par son maître aussi sympa, Serge Scotto.

Saucisse et son maître au Grand Journal, le 18 novembre 2011:

http://www.wat.tv/video/grand-journal-18-11-2011-4iqv3_2hk6h_.html

Saucisse et Scotto au 3e Festival du livre de la Canebière, le 11 juin 2011.

Dans son dernier opus Saucisse is watching you (éd. Jigal, 2011, 184 p), le cinquième tome des tribunes de Saucisse, le très perspicace plus-ou-moins teckel nous apporte ses réflexions sur la société humaine qui l’entoure.

Extrait:

La rumeur

C’est une silhouette longiligne, à qui l’on donnerait la trentaine et relevée d’une coiffure rousse. La coupe plus courte d’après certains, avec peut-être quelque chose de changé dans le visage, mais ça ne veut rien dire avec tout ce qu’on peut faire aujourd’hui grâce au maquillage de cinéma… Et puis ce n’est pas comme sur les photos ! D’ailleurs tous les témoins sont unanimes, qui l’ont bien reconnue. Il faut dire qu’elle est très reconnaissable ! Sa démarche gracieuse est unique, digne d’un top model bien qu’elle ne portait, avec élégance, qu’un simple jean sous une veste de tailleur, comme la première employée d’agence immobilière venue. Avec un casque de moto sous le bras, à la visière fumée, sans doute pour tromper son monde et se déplacer incognito en ville… Mais c’était elle ! Tous ceux qui l’ont vue et ceux qui ont vu ceux qui l’ont vue pourront vous le confirmer… et la preuve, c’est que le beau-frère d’un policier l’a appris par le cousin de l’infirmier qui soignait le sida d’Adjani… à l’époque. C’est pour dire le sérieux de la rumeur ! On l’aurait ces temps-ci aperçue plusieurs fois rasant les murs rue d’Endoume, où elle ferait des passages discrets, comme par hasard à deux pas de chez mon maître… Et c’est comme ça que des bruits ont commencé à courir. On sait qu’elle aime les artistes, les paroliers… Et mon maître n’est-il pas l’auteur de refrains immortels, tel celui de ma chanson «Petit chien des rues» qui fait le buzz sur le net : «Ouah ouah ouah, ouah ouah ouah, ouah ouah ouah ouah ouah ouah ouah !» L’aurait-elle approché pour mettre son talent d’écriture à contribution, avant de tomber sous son charme animal ? La notoire sensibilité de gauche de celle qui ne reste après tout qu’une simple femme, aurait-elle été touchée par le secret de sa sauce bolognese aphrodisiaque (je ne devrais pas vous le dire, mais il suffit de laisser la tomate attacher un peu beaucoup au bord du poêlon) ? Leurs origines italiennes auraient-elle fait le reste pour nouer leurs corps dans cette union impossible ? Et secrète ! Dont tout le monde parle à Marseille… Alors malgré le mépris que m’inspire la rumeur, mon devoir de journaliste intègre m’impose de la mettre à bas, afin de retrouver la paix du foyer, que cesse la traque des paparazzi et je sais que malgré sa vantardise invétérée et le bénéfice qu’il espérait tirer de ces élucubrations, mon maître ne m’en voudra pas longtemps d’avoir trahi les secrets de notre chambre et de la mascarade : je couche tous les soirs à ses pieds et je peux vous jurer que mon maître n’est pas le nouvel amant de Carla Bruni ! Ne croyez pas les on-dit, c’est ce dangereux mythomane qui les a propagés lui-même pour se rendre intéressant : mais en réalité, mon maître ne s’est jamais tapé la première dame de France, de loin s’en faut ! Eh non… Pour l’instant, il drague la boulangère.

Saucisse veille sur nous.

Dylan et son chien dans son studio d'art, 1985.

Grand amoureux des chiens, Dylan, selon ses proches, démontre une affection particulière pour les chiens errants, comme le beagle ci-dessous qu’il a recueilli et hébergé chez lui.

Dylan et son beagle, date inconnu.

Influencé énormément par son art et sa politique,  la poète et chanteuse Patti Smith raconte comment un nuit à l’Hôtel Chelsea à New York, elle et son amant de l’époque, Sam Shepard, ont partagé le même rêve de Dylan et son chien, capturé dans ce poème:

Dog Dream
Patti Smith, circa 1972

have you seen
dylan’s dog
it got wings
it can fly
if you speak
of it to him
its the only
time dylan
can’t look you in the eye

have you held
dylan’s snake
it rattles like a toy
it sleeps in the grass
it coils in his hand
it hums and it strikes out
when dylan cries out
when dylan cries out

have you pressed
to your face
dylan’s bird
dylan’s bird
it lies on dylan’s hip
it lies on dylan’s hip
trembles inside of him
it drops upon the ground
it rolls with dylan round
it’s the only one
who comes
when dylan comes

have you seen
dylan’s dog
it got wings
it can fly
when it lands
like a clown
he’s the only
thing allowed
to look dylan in the eye

Quand, quelques années plus tard, Dylan l’a questionné au sujet du poème, elle lui a répondu tout simplement, « Je ne sais pas, Bob.  Ce n’était qu’un rêve ».

Bob Dylan et Patti Smith à une fête à la maison d'Allen Ginsberg à Greenwich Village, New York, 1975. Photo : Ken Regan

If Dogs Run Free
Bob Dylan, 1970

If dogs run free, then why not we
Across the swooping plain
My ears hear a symphony
Of two mules, trains and rain
The best is always yet to come
That’s what they explain to me
Just do your thing, you’ll be king
If dogs run free.

If dogs run free, why not me
Across the swamp of time 
My mind weaves a symphony
And tapestry of rhyme
Oh, winds which rush my tale to thee
So it may flow and be
To each his own, it’s all unknown
If dogs run free.

If dogs run free, then what must be
Must be and that is all
True love can make a blade of grass
Stand up straight and tall
In harmony with the cosmic sea
True love needs no company
It can cure the soul, it can make it whole
If dogs run free.

Dylan avec un chien lors de sa tournée de l'été 2000. Telluride, Colorado.