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Beaux chiens et Belles Lettres

Au cours de sa vie, le grand écrivain/journaliste et fondateur du  mouvement naturaliste, Émile Zola, s’est entouré de divers compagnons animaliers. On compte parmi eux un bon nombre de chiens passionnément aimés :  Bertrand, Raton, un petit chien tapageur, Fanfan le griffon, le bouledogue Bataille, Voriot le chien de garde, et un spitz noir nommé plaisamment Hector Pinpin 1er de Coq Hardi.  À sa petite ferme à Médan logeaient plusieurs chats, des perruches, des serins, un cheval – le brave Bonhomme –  de belles vaches, diverses espèces de poules et de pigeons, des lapins et de petits cobayes.  Végétarien, Zola était un ardent défenseur des droits des animaux, comme en témoigne majestueusement cet article rédigé en 1896, c’est à dire approximativement un an avant son intervention dans l’affaire Dreyfus:

L’amour des bêtes

Émile Zola, Le Figaro, 24 mars 1896,
repris dans Nouvelle campagne [1896],
Paris, Bibliothèque-Charpenthier, 1897, p. 85-97.

Pourquoi la rencontre d’un chien perdu, dans une de nos rues tumultueuses, me donne-t-elle une secousse au coeur ?

Pourquoi la vue de cette bête, allant et venant, flairant le monde, effarée, visiblement désespérée de ne pas retrouver son maître, me cause-t-elle une pitié si pleine d’angoisse, qu’une telle rencontre me gâte absolument une promenade ?

Pourquoi, jusqu’au soir, jusqu’au lendemain, le souvenir de ce chien perdu me hante-t-il d’une sorte de désespérance, me revient-il sans cesse en un élancement de fraternelle compassion, dans le souci de savoir ce qu’il fait, où il est, si on l’a recueilli, s’il mange, s’il n’est pas à grelotter au coin de quelque borne ?

Zola et Bertrand

Pourquoi ai-je ainsi, au fond de ma mémoire, de grandes tristesses qui s’y réveillent parfois, des chiens sans maîtres, rencontrés il y a dix ans, il y a vingt ans, et qui sont restés en moi comme la souffrance même du pauvre être qui ne peut parler et que son travail, dans nos villes, ne peut nourrir?

Pourquoi la souffrance d’une bête me bouleverse-t-elle ainsi? Pourquoi ne puis-je supporter l’idée qu’une bête souffre, au point de me relever la nuit, l’hiver, pour m’assurer que mon chat a bien sa tasse d’eau ? Pourquoi toutes les bêtes de la création sont-elles mes petites parentes, pourquoi leur idée seule m’emplit-elle de miséricorde, de tolérance et de tendresse?

Pourquoi les bêtes sont-elles toutes de ma famille, comme les hommes, autant que les hommes ?

*   *   *

Souvent, je me suis posé la question, et je crois bien que ni la physiologie, ni la psychologie n’y ont encore répondu d’une façon satisfaisante.

D’abord, il faudrait classifier. Nous sommes légion, nous autres qui aimons les bêtes. Mais on doit compter aussi ceux qui les exècrent et ceux qui se désintéressent. De là, trois classes : les amis des bêtes, les ennemis, les indifférents. Une enquête serait nécessaire pour établir la proportion. Puis, il resterait à expliquer pourquoi on les aime, pourquoi on les hait, pourquoi on les néglige. Peut-être arriverait-on à trouver quelque loi générale. Je suis surpris que personne encore n’ait tenté ce travail, car je m’imagine que le problème est lié à toutes sortes de questions graves, remuant en nous le fond même de notre humanité.

Portrait d’Émile Zola, Édouard Manet, 1868

On a dit que les bêtes remplaçaient les enfants chez les vieilles filles à qui la dévotion ne suffit pas. Et cela n’est pas vrai, l’amour des bêtes persiste, ne cède pas devant l’amour maternel, quand celui-ci s’est éveillé chez la femme. Vingt fois, j’ai vérifié le cas, des mères passionnées pour leurs enfants, et qui gardaient aux bêtes l’affection de leur jeunesse, aussi vive, aussi active. Cette affection est toute spéciale, elle n’est pas entamée par les autres sentiments, et elle-même ne les entame pas. Rien ne saurait prouver d’une façon plus décisive qu’elle existe en soi, bien à part, qu’elle est distincte, qu’on peut l’avoir ou ne pas l’avoir, mais qu’elle est une manifestation totale de l’universel amour, et non une modification, une perversion d’un des modes particuliers d’aimer.

On aime Dieu, et c’est l’amour divin. On aime ses enfants, on aime ses parents, et c’est l’amour maternel, c’est l’amour filial. On aime la femme, et c’est l’amour, le souverain, l’éternel. On aime les bêtes, enfin, et c’est l’amour encore, un autre amour qui a ses conditions, ses nécessités, ses douleurs et ses joies. Ceux qui ne l’éprouvent pas en plaisantent, s’en fâchent, le déclarent absurde, tout comme ceux qui n’aiment pas certaines femmes ne peuvent admettre que d’autres les aiment. Il est, ainsi que tous les grands sentiments, ridicule et délicieux, plein de démence et de douceur, capable d’extravagances véritables, aussi bien que des plus sages, des plus solides volontés.

Qui donc l’étudiera? Qui donc dira jusqu’où vont ses racines dans notre être? Pour moi, lorsque je m’interroge, je crois bien que ma charité pour les bêtes est faite, comme je le disais, de ce qu’elles ne peuvent parler, expliquer leurs besoins, indiquer leurs maux. Une créature qui souffre et qui n’a aucun moyen de nous faire entendre comment et pourquoi elle souffre, n’est-ce pas affreux, n’est-ce pas angoissant? De là, cette continuelle veille où je suis près d’une bête, m’inquiétant de ce dont elle peut manquer, m’exagérant certainement la douleur dont elle peut être atteinte. C’est la nourrice près de l’enfant, qu’il faut qu’elle comprenne et soulage.

Mais cette charité n’est que de la pitié, et comment expliquer l’amour ? La question reste entière, pourquoi la bête en santé, la bête qui n’a pas besoin de moi, demeure-t-elle à ce point mon amie, ma soeur, une compagne que je  recherche, que j’aime ? Pourquoi cette affection chez moi, et pourquoi chez d’autres l’indifférence et même la haine?

*    *    *

Ces temps derniers, comme j’achevais d’écrire le roman qui a Rome pour cadre, j’ai reçu de cette ville une longue lettre qui m’a infiniment touché.

Je ne crois pas devoir en nommer le signataire. Il s’agit d’un officier supérieur de l’armée italienne, d’un héros de l’indépendance, fort âgé, je crois, et qui a pris depuis longtemps sa retraite. Si je me permets de donner quelque publicité à l’objet de sa lettre, c’est que je pense obéir à ses intentions et lui faire même un grand plaisir.

Il m’écrivait donc pour me supplier de prendre, dans mon roman, la défense des bêtes. Et le mieux est de citer : « Avez-vous remarqué les horribles atrocités qu’on exerce impunément à Rome contre les animaux, soit en public, soit en privé ? De toute manière, le fait existe ouvertement, révoltant et détestable. Rien n’a valu pour y porter remède. Je crois que vous seulement pourriez faire ce miracle, par votre puissante parole, par l’attention universelle dont vous disposez, par l’universelle réprobation qui, à votre parole indignée, ne manquerait pas d’éclater. Sur ce thème, que j’ai étudié toute ma vie, je pourrais vous fournir des faits innombrables. »

Est-il rien de plus touchant que cet appel d’un vieux soldat en faveur des pauvres bêtes qui souffrent ? Il se trompe singulièrement sur mon pouvoir, et je m’excuse d’avoir reproduit la phrase de sa lettre où il donne à ma parole une importance si exagérée. Mais, en vérité, n’est-ce point charmant et attendrissant, ce défenseur des bêtes, qui toute sa vie les a protégées, qui s’avoue vaincu, et qui va chercher un simple romancier d’une nation voisine, pour l’intéresser à la cause et lui demander le plaidoyer dont il espère enfin, sinon le salut, du moins un soulagement ? J’avoue que l’ami des chiens perdus, en moi, a sympathisé tout de suite avec le vieux brave, qui est sûrement un brave homme.

Mon roman était terminé, et je n’ai pu y glisser la moindre page en faveur des bêtes. Je me hâte d’ailleurs d’ajouter que je n’ai vu, à Rome, aucune scène m’autorisant à les défendre. Je ne mets pas en doute la parole de mon correspondant, je déclare simplement que pas une des atrocités dont il a parlé n’a frappé mes yeux. Il est à croire que les choses sont à Rome comme elles sont à Paris, bien que, d’après mes observations, il m’a toujours semblé que l’amour des bêtes décroissait, à mesure qu’on descendait vers les pays du soleil. Et, à ce propos, je citerai encore ce passage de la lettre : « A Milan, et en général chez les Italiens d’origine celtique, un coup de canne donné à un chien, et qui ne manquerait pas de soulever l’indignation publique, serait passible de l’amende établie par le Code ; tandis que, dans le Sud, les cruautés les plus raffinées, les plus révoltantes, tombent difficilement sous l’action du juge, parce qu’elles ne rencontrent chez les passants que la plus olympique indifférence. » La remarque est certainement juste, et c’est là un document pour le travail qu’on fera un jour.

Nous avons eu, à Paris, de veilles dames qui guettaient les savants vivisecteurs, et qui tombaient sur eux à coups d’ombrelles. Elles paraissaient fort ridicules. Mais s’imagine-t-on la révolte qui devait soulever ces pauvres âmes, à la pensée qu’on prenait des chiens vivants, pour les découper en petits morceaux ? Songez donc qu’elles les aiment, ces misérables chiens, et que c’est un peu comme si l’on coupait dans leur propre chair. Le héros qui m’a écrit, qui s’est battu sans peur ni reproche, sans craindre de tuer ni d’être tué, appartient certainement à la grande famille de ces âmes fraternelles que l’idée de la souffrance exaspère, même chez les bêtes, surtout chez les bêtes, qui ne peuvent ni parler, ni lutter. Je lui envoie publiquement ma poignée de main la plus attendrie et la plus respectueuse.

*    *    *

J’ai eu un petit chien, un griffon de la plus petite espèce, qui se nommait Fanfan. Un jour, à l’Exposition canine, au Cours-la-Reine, je l’avais vu dans une cage en compagnie d’un gros chat. Et il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse, que j’avais dit au marchand de le sortir un peu de cette cage. Puis, par terre, il s’était mis à marcher comme un petit chien à roulettes. Alors, enthousiasmé, je l’avais acheté.

C’était un petit chien fou. Un matin, je l’avais depuis huit jours à peine, lorsqu’il se mit à tourner sur lui-même, en rond, sans fin. Quand il tombait de fatigue, l’air ivre, il se relevait péniblement, il se remettait à tourner. Quand, saisi de pitié, je le prenais dans mes bras, ses pattes gardaient le piétinement de sa continuelle ronde ; et, si je le posais par terre, il recommençait, tournait encore, tournait toujours. Le vétérinaire, appelé, me parla d’une lésion au cerveau. Puis, offrit de l’empoisonner. Je refusai. Toutes les bêtes meurent chez moi de leur belle mort, et elles dorment toutes tranquilles, dans un coin du jardin.

Fanfan parut se guérir de cette première crise. Pendant deux années, il entra dans ma vie, à un point que je ne pourrais dire. Il ne me quittait pas, se blottissait contre moi, au fond de mon fauteuil, le matin, durant mes quatre heures de travail ; et il était devenu ainsi de toutes mes angoisses et de toutes mes joies de producteur, levant son petit nez aux minutes de repos, me regardant de ses petits yeux clairs. Puis, il était de chacune de mes promenades, s’en allait devant moi de son allure de petit chien à roulettes qui faisait rire les passants, dormait au retour sous ma chaise, passait les nuits au pied de mon lit, sur un coussin. Un lien si fort s’était noué entre nous, que, pour la plus courte des séparations, je lui manquais autant qu’il me manquait.

Et, brusquement, Fanfan redevint un petit chien fou. Il eut deux ou trois crises, à des intervalles éloignés. Ensuite, les crises se rapprochèrent, se confondirent, et notre vie fut affreuse. Quand sa folie circulante le prenait, il tournait, il tournait sans fin. Je ne pouvais plus le garder contre moi, dans mon fauteuil. Un démon le possédait, je l’entendais tourner, pendant des heures, autour de ma table. Mais c’était la nuit surtout que je souffrais de l’écouter, emporté ainsi en cette ronde involontaire, têtue et sauvage, un petit bruit de petites pattes continu sur le tapis. Que de fois je me suis levé pour le prendre dans mes bras, pour le garder ainsi une heure, deux heures, espérant que l’accès se calmerait, et, dès que je le remettais sur le tapis, il recommençait à tourner. On riait de moi, on me disait que j’étais fou moi-même de garder ce petit chien fou dans ma chambre. Je ne pouvais faire autrement, mon coeur se fendait à l’idée que je ne serais plus là pour le prendre, pour le calmer, et qu’il ne me regarderait plus de ses petits yeux clairs, ses yeux éperdus de douleur, qui me remerciaient.

Ce fut ainsi, dans mes bras, qu’un matin Fanfan mourut, en me regardant. Il n’eut qu’une légère secousse, et ce fut fini, je sentis simplement son petit corps convulsé qui devenait d’une souplesse de chiffon. Des larmes me jaillirent des yeux, c’était un arrachement en moi. Une bête, rien qu’une petite bête, et souffrir ainsi de sa perte, être hanté de son souvenir à un tel point que je voulais écrire ma peine, certain de laisser des pages où l’on aurait senti mon coeur. Aujourd’hui, tout cela est loin, d’autres douleurs sont venues, je sens que les choses que j’en dis sont glacées. Mais, alors, il me semblait que j’avais tant à dire, que j’aurais dit des choses vraies, profondes, définitives, sur cet amour des bêtes, si obscur et si puissant, dont je vois bien qu’on sourit à mon entour, et qui m’angoisse pourtant jusqu’à troubler ma vie.

Oui, pourquoi m’être attaché si profondément au petit chien fou ? Pourquoi avoir fraternisé avec lui comme on fraternise avec un être humain? Pourquoi l’avoir pleuré comme on pleure une créature chère ? N’est-ce donc que l’insatiable tendresse que je sens en moi pour tout ce qui vit et tout ce qui souffre, une fraternité de souffrance, une charité qui me pousse vers les plus humbles et les plus déshérités ?

*   *   *

Et voilà que j’ai fait un rêve, à l’appel que j’ai reçu de Rome, cette lettre suppliante d’un vieux soldat, qui me demande de venir au secours des bêtes.

Les bêtes n’ont pas encore de patrie. Il n’y a pas encore des chiens allemands, des chiens italiens et des chiens français. Il n’y a partout que des chiens qui souffrent quand on leur allonge des coups de canne. Alors, est-ce qu’on ne pourrait pas, de nation à nation, commencer par tomber d’accord sur l’amour qu’on doit aux bêtes ? De cet amour universel des bêtes, par dessus les frontières, peut-être en arriverait-on à l’universel amour des hommes. Les chiens du monde entier devenus frères, caressés en tous lieux avec la même tendresse, traités selon le même code de justice, réalisant le peuple unique des libertaires, en dehors de l’idée guerroyante et fratricide de patrie, n’est-ce pas là le rêve d’un acheminement vers la cité du bonheur futur ? Des chiens internationaux que tous les peuples pourraient aimer et protéger, en qui tous les peuples pourraient communier, ah! grand Dieu! le bel exemple, et comme il serait désirable que l’humanité se mît dès aujourd’hui à cette école, dans l’espoir de l’entendre se dire plus tard que de telles lois ne sont pas faites uniquement pour les chiens!

Et cela, simplement, au nom de la souffrance, pour tuer la souffrance, l’abominable souffrance dont vit la nature et que l’humanité devrait s’efforcer de réduire le plus possible, d’une lutte continue, la seule lutte à laquelle il serait sage de s’entêter. Des lois qui empêcheraient les hommes d’être battus, qui leur assureraient le pain quotidien, qui les uniraient dans les vastes liens d’une société universelle de protection contre eux-mêmes, de façon que la paix régnât enfin sur la terre. Et, comme pour les pauvres bêtes errantes, se mettre d’accord, tout modestement, à l’unique fin de ne pas recevoir des coups de canne et de moins souffrir.

Zola et Hector Pinpin 1er de Coq, qui meurt de chagrin en 1898 au cours de l’exil de son maître.  Zola exprime son angoisse quant à la perte de celui ci dans un lettre écrit en juillet 1899 à une rédactrice de « L’ami des bêtes« : 
 Mademoiselle,

Je vous envoie toute ma sympathie pour l’œuvre de tendresse que vous avez entreprises en faveur de nos petites sœurs les bêtes.

Et puisque vous désirez quelques lignes de moi, je veux vous dire qu’une des heures les plus cruelles, au milieu des heures abominables que je viens de passer, a été celle où j’ai appris la mort brusque, loin de moi, du petit compagnon fidèle, qui pendant neuf ans, ne m’avait jamais quitté.

Le soir où je dus partir pour l’exil, je ne rentrai pas chez moi, et je ne puis même me souvenir si, le matin, en sortant, j’avais pris mon petit chien dans mes bras pour la baiser comme à l’habitude. Lui ai-je dit adieu ? cela n’est pas certain. J’en avais gardé la tristesse. Ma femme m’écrivait qu’il me cherchait partout, qu’il perdait de sa joie, qu’il la suivait pas à pas, d’un air de détresse infini.

Et il est mort, en coup de foudre.

Il m’a semblé que mon départ l’avait tué. J’en ai pleuré comme un enfant, j’en suis resté frissonnant d’angoisse, à ce point qu’il m’est impossible encore de songer à lui sans être ému. Quand je suis revenu, tout un coin de la maison m’a paru vide. Et, de mes sacrifices, la mort de mon chien, en mon absence, a été un des plus durs.

Ces choses sont ridicules, je le sais, et, si je vous conte cette histoire, Mademoiselle, c’est que je suis sûr de trouver en vous une âme tendre aux bêtes, qui ne rira pas trop.

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Dans Ode au carlin, extrait de son superbe recueil Poésie d’outre-ville (ELP éd., 2009),  le poète et écrivain québécois Paul Laurendeau rend hommage d’une manière évocatrice et éblouissante à cette race de chiens des plus sensible et merveilleuse.

Ode au carlin
Paul Laurendeau

C’est qu’il est sympa, il pouffe et il grogne.
Il veut être aimé, il a les yeux tendres.
Il tourne en tous sens sa noiraude trogne,
Tenu lâche en laisse par quelque élégante.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon
Quand il freine sec, l’œil contemplatif,
Pondant lentement quelque déjection
Si tôt capturée en un sac plastique.

Il est tout petit, mais il est dodu.
Il monte à l’assaut et il cherche noise
À trois papillons au flanc du talus
D’un parc verdoyant, à la torontoise.

Il est le Carlin, on le dit de Chine.
Son intelligence est élaborée.
Son esprit poupin, subtile machine
Aime et aime tant, qu’on reste pâmé(e).

On l’a façonné pour la compagnie.
C’est qu’il est sympa, il grogne et il pouffe.
Il a les yeux tendres, il aime en ami.
Il boit, il défèque, il dort, et il bouffe.

C’est lui le Carlin, il mérite une ode.
Il ne mord jamais, aboie rarement.
On le dit de Chine, pays des pagodes,
Du millet, du jade, des monts et des vents.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon.
Il est tout petit, mais il est dodu.
Il est le Carlin, il est simple et bon
Comme la Sagesse du vieux Lao Tzu…

Jeune fille au carlin en train de lire, Charles Burton Barber, 1879

Dans le dernier poème en prose du Spleen de Paris (receuil posthume de poèmes en prose publié en 1869), intitulé Les bons chiens, Charles Baudelaire fait une éloge au chien errant, du chien « crotté », de ces bêtes abandonnées, maltraitées et deshéritées, et, donc alors aussi, c’est une ode au poète, à l’artiste, à tous ceux qui se placent en marge des normes esthétiques et sociales. Le dédicataire, Joseph Édouard Stevens (1816-1892), peintre animalier belge, fut un ami proche de Baudelaire.  Dans le quatorzième paragraphe du poème, Baudelaire décrit un de ses tableaux, Intérieur du Saltimbanque.  L’ouvrage de Stevens est caractérisé par une empathie profonde envers son sujet : les citoyens canins des bas-fonds de Bruxelles.  Attristé par les conditions de vie des chiens de Bruxelles, souvent utilisés à l’époque comme bêtes d’attelage, Baudelaire a écrit :

Tristesse des animaux! Les chiens ne sont pas plus caressés que les femmes.  Il est impossible de les faire jouer et de les rendre folâtres. Ils sont alors étonnés comme une prostituée à qui on dit : Mademoiselle.  Mais quelle ardeur au travail! J’ai [vu] un gros et puissant homme se coucher dans sa charrette et se faire traîner par son chien en montant une montée.  C’est bien la dictature du sauvage dans les pays sauvages où le male ne fait rien!

L’exploitation et la dégradation du chien évoque celle du poète qui, couvert de dettes, usé par la drogue et la maladie, son oeuvre censurée, quitta Paris en 1864 pour Bruxelles.

Les bons chiens
Charles Baudelaire

À M. Joseph Stevens.

Je n’ai jamais rougi, même devant les jeunes écrivains de mon siècle, de mon admiration pour Buffon; mais aujourd’hui ce n’est pas l’âme de ce peintre de la nature pompeuse que j’appellerai à mon aide. Non.

Bien plus volontiers je m’adresserais à Sterne, et je lui dirais: « Descends du ciel, ou monte vers moi des champs Elyséens, pour m’inspirer en faveur des bons chiens, des pauvres chiens, un chant digne de toi, sentimental farceur, farceur incomparable! Reviens à califourchon sur ce fameux âne qui t’accompagne toujours dans la mémoire de la postérité; et surtout que cet âne n’oublie pas de porter, délicatement suspendu entre ses lèvres, son immortel macaron! »

La vieille Lice, Joseph Édouard Stevens

Arrière la muse académique! Je n’ai que faire de cette vieille bégueule. J’invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu’elle m’aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d’un oeil fraternel.

Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu’il s’élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s’il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désoeuvrés, qu’on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d’un ami, ni dans leur tête aplatie assez d’intelligence pour jouer au domino!

A la niche, tous ces fatigants parasites!

Qu’ils retournent à leur niche soyeuse et capitonnée! Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences!

Le supplice de Tantale. Chien à l’attache dans une cour, Joseph Édouard Stevens, 1850

Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur! »

« Où vont les chiens? » disait autrefois Nestor Roqueplan dans un immortel feuilleton qu’il a sans doute oublié, et dont moi seul, et Sainte-Beuve peut-être, nous nous souvenons encore aujourd’hui.

Où vont les chiens, dites-vous, hommes peu attentifs? Ils vont à leurs affaires.

Rendez-vous d’affaires, rendez-vous d’amour. A travers la brume, à travers la neige, à travers la crotte, sous la canicule mordante, sous la pluie ruisselante, ils vont, ils viennent, ils trottent, ils passent sous les voitures, excités par les puces, la passion, le besoin ou le devoir. Comme nous, ils se sont levés de bon matin, et ils cherchent leur vie ou courent à leurs plaisirs.

Il y en a qui couchent dans une ruine de la banlieue et qui viennent, chaque jour, à heure fixe, réclamer la sportule à la porte d’une cuisine du Palais-Royal; d’autres qui accourent, par troupes, de plus de cinq lieues, pour partager le repas que leur a préparé la charité de certaines pucelles sexagénaires, dont le coeur inoccupé s’est donné aux bêtes, parce que les hommes imbéciles n’en veulent plus.

D’autres qui, affolés d’amour, quittent, à de certains jours, leur département pour venir à la ville, gambader pendant une heure autour d’une belle chienne, un peu négligée dans sa toilette, mais fière et reconnaissante.

Et ils sont tous très exacts, sans carnets, sans notes et sans portefeuilles.

Connaissez-vous la paresseuse Belgique, et avez-vous admiré comme moi tous ces chiens vigoureux attelés à la charrette du boucher, de la laitière ou du boulanger, et qui témoignent, par leurs aboiements triomphants, du plaisir orgueilleux qu’ils éprouvent à rivaliser avec les chevaux?

En voici deux qui appartiennent à un ordre encore plus civilisé! Permettez-moi de vous introduire dans la chambre du saltimbanque absent. Un lit, en bois peint, sans rideaux, des couvertures traînantes et souillées de punaises, deux chaises de paille, un poêle de fonte, un ou deux instruments de musique détraqués. Oh! le triste mobilier! Mais regardez, je vous prie, ces deux personnages intelligents, habillés de vêtements à la fois éraillés et somptueux, coiffés comme des troubadours ou des militaires, qui surveillent, avec une attention de sorciers, l’oeuvre sans nom qui mitonne sur le poêle allumé, et au centre de laquelle une longue cuiller se dresse, plantée comme un de ces mâts aériens qui annoncent que la maçonnerie est achevée.

Intérieur du Saltimbanque, Joseph Édouard Stevens

N’est-il pas juste que de si zélés comédiens ne se mettent pas en route sans avoir lesté leur estomac d’une soupe puissante et solide? Et ne pardonnerez-vous pas un peu de sensualité à ces pauvres diables qui ont à affronter tout le jour l’indifférence du public et les injustices d’un directeur qui se fait la grosse part et mange à lui seul plus de soupe que quatre comédiens?

Le chien du saltimbanque, Joseph Édouard Stevens

Que de fois j’ai contemplé, souriant et attendri, tous ces philosophes à quatre pattes, esclaves complaisants, soumis ou dévoués, que le dictionnaire républicain pourrait aussi bien qualifier d’officieux, si la république, trop occupée du bonheur des hommes, avait le temps de ménager l’honneur des chiens!

Et que de fois j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque part (qui sait, après tout?), pour récompenser tant de courage, tant de patience et de labeur, un paradis spécial pour les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés et désolés. Swedenborg affirme bien qu’il y en a un pour les Turcs et un pour les Hollandais!

Les bergers de Virgile et de Théocrite attendaient, pour prix de leurs chants alternés, un bon fromage, une flûte du meilleur faiseur, ou une chèvre aux mamelles gonflées. Le poète qui a chanté les pauvres chiens a reçu pour récompense un beau gilet, d’une couleur, à la fois riche et fanée, qui fait penser aux soleils d’automne, à la beauté des femmes mûres et aux étés de la Saint-Martin.

Aucun de ceux qui étaient présents dans la taverne de la rue Villa-Hermosa n’oubliera avec quelle pétulance le peintre s’est dépouillé de son gilet en faveur du poète, tant il a bien compris qu’il était bon et honnête de chanter les pauvres chiens.

Tel un magnifique tyran italien, du bon temps, offrait au divin Arétin soit une dague enrichie de pierreries, soit un manteau de cour, en échange d’un précieux sonnet ou d’un curieux poème satirique.

Et toutes les fois que le poète endosse le gilet du peintre, il est contraint de penser aux bons chiens, aux chiens philosophes, aux étés de la Saint-Martin et à la beauté des femmes très mûres.

Bruxelles le matin, Joseph Édouard Stevens, 1848

Ancien candidat à la mairie de Marseille, aujourd’hui l’infatigable et le très sagace Saucisse continue de prôner « une sauciété plus humaine, contre une vie de chien » comme en témoigne son livre Saucisse face à la crise (éd. Jigal, 2010, 208 p) traduit du chien par son maître aussi sympa, Serge Scotto.

Saucisse et son maître au Grand Journal, le 18 novembre 2011:

http://www.wat.tv/video/grand-journal-18-11-2011-4iqv3_2hk6h_.html

Saucisse et Scotto au 3e Festival du livre de la Canebière, le 11 juin 2011.

Dans son dernier opus Saucisse is watching you (éd. Jigal, 2011, 184 p), le cinquième tome des tribunes de Saucisse, le très perspicace plus-ou-moins teckel nous apporte ses réflexions sur la société humaine qui l’entoure.

Extrait:

La rumeur

C’est une silhouette longiligne, à qui l’on donnerait la trentaine et relevée d’une coiffure rousse. La coupe plus courte d’après certains, avec peut-être quelque chose de changé dans le visage, mais ça ne veut rien dire avec tout ce qu’on peut faire aujourd’hui grâce au maquillage de cinéma… Et puis ce n’est pas comme sur les photos ! D’ailleurs tous les témoins sont unanimes, qui l’ont bien reconnue. Il faut dire qu’elle est très reconnaissable ! Sa démarche gracieuse est unique, digne d’un top model bien qu’elle ne portait, avec élégance, qu’un simple jean sous une veste de tailleur, comme la première employée d’agence immobilière venue. Avec un casque de moto sous le bras, à la visière fumée, sans doute pour tromper son monde et se déplacer incognito en ville… Mais c’était elle ! Tous ceux qui l’ont vue et ceux qui ont vu ceux qui l’ont vue pourront vous le confirmer… et la preuve, c’est que le beau-frère d’un policier l’a appris par le cousin de l’infirmier qui soignait le sida d’Adjani… à l’époque. C’est pour dire le sérieux de la rumeur ! On l’aurait ces temps-ci aperçue plusieurs fois rasant les murs rue d’Endoume, où elle ferait des passages discrets, comme par hasard à deux pas de chez mon maître… Et c’est comme ça que des bruits ont commencé à courir. On sait qu’elle aime les artistes, les paroliers… Et mon maître n’est-il pas l’auteur de refrains immortels, tel celui de ma chanson «Petit chien des rues» qui fait le buzz sur le net : «Ouah ouah ouah, ouah ouah ouah, ouah ouah ouah ouah ouah ouah ouah !» L’aurait-elle approché pour mettre son talent d’écriture à contribution, avant de tomber sous son charme animal ? La notoire sensibilité de gauche de celle qui ne reste après tout qu’une simple femme, aurait-elle été touchée par le secret de sa sauce bolognese aphrodisiaque (je ne devrais pas vous le dire, mais il suffit de laisser la tomate attacher un peu beaucoup au bord du poêlon) ? Leurs origines italiennes auraient-elle fait le reste pour nouer leurs corps dans cette union impossible ? Et secrète ! Dont tout le monde parle à Marseille… Alors malgré le mépris que m’inspire la rumeur, mon devoir de journaliste intègre m’impose de la mettre à bas, afin de retrouver la paix du foyer, que cesse la traque des paparazzi et je sais que malgré sa vantardise invétérée et le bénéfice qu’il espérait tirer de ces élucubrations, mon maître ne m’en voudra pas longtemps d’avoir trahi les secrets de notre chambre et de la mascarade : je couche tous les soirs à ses pieds et je peux vous jurer que mon maître n’est pas le nouvel amant de Carla Bruni ! Ne croyez pas les on-dit, c’est ce dangereux mythomane qui les a propagés lui-même pour se rendre intéressant : mais en réalité, mon maître ne s’est jamais tapé la première dame de France, de loin s’en faut ! Eh non… Pour l’instant, il drague la boulangère.

Saucisse veille sur nous.