L’ancien président américain John Fitzgerald Kennedy avait un amour immense pour les animaux.  Son entourage bestiaire incluait Tom Kitten le chat, ZsaZsa le lapin, Bluebell et Marybelle, les perroquets, deux hamsters qui s’appellaient Bille et Debbie, Sardar le cheval, trois poneys qui se nommaient Macaroni, Tex et Leprachaun, et ses chiens Shannon, Wolf, Clipper, Charlie et Pushinka.  En réclamant la présence de ses chiens lors de l’atterissage de l’hélicoptère présidentiel,  Kennedy a mis en place une tradition perpétuée par chacun de ses successeurs.

Descendante de la célèbre Strelka (un des chiens cosmonautes), Pushinka, une chienne samoyède, a été offerte en cadeau à la petite Caroline, fille de Kennedy, par Nikita Khrouchtchev, premier ministre de l’Union soviétique. Et à la Maison Blanche Pushinka a formé une amitié spéciale avec le beau terrier gallois, Charlie, avec qui elle a eu quatre chiots: Butterfly, White Tip, Blackie et Streaker.

Kennedy se promène dans la neige avec Charlie, terrier gallois

Pushinka et Charlie

Pushinka et ses chiots

La famille Kennedy – John, Jacqueline, John Jr et Caroline – à Hyannis Port, Massachusetts, avec Shannon, épagneul irlandais, le terrier gallois Charlie, Clipper le berger allemand et les chiots de Pushinka et Charlie

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Dans Ode au carlin, extrait de son superbe recueil Poésie d’outre-ville (ELP éd., 2009),  le poète et écrivain québécois Paul Laurendeau rend hommage d’une manière évocatrice et éblouissante à cette race de chiens des plus sensible et merveilleuse.

Ode au carlin
Paul Laurendeau

C’est qu’il est sympa, il pouffe et il grogne.
Il veut être aimé, il a les yeux tendres.
Il tourne en tous sens sa noiraude trogne,
Tenu lâche en laisse par quelque élégante.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon
Quand il freine sec, l’œil contemplatif,
Pondant lentement quelque déjection
Si tôt capturée en un sac plastique.

Il est tout petit, mais il est dodu.
Il monte à l’assaut et il cherche noise
À trois papillons au flanc du talus
D’un parc verdoyant, à la torontoise.

Il est le Carlin, on le dit de Chine.
Son intelligence est élaborée.
Son esprit poupin, subtile machine
Aime et aime tant, qu’on reste pâmé(e).

On l’a façonné pour la compagnie.
C’est qu’il est sympa, il grogne et il pouffe.
Il a les yeux tendres, il aime en ami.
Il boit, il défèque, il dort, et il bouffe.

C’est lui le Carlin, il mérite une ode.
Il ne mord jamais, aboie rarement.
On le dit de Chine, pays des pagodes,
Du millet, du jade, des monts et des vents.

Il a l’air songeur, il a l’air fripon.
Il est tout petit, mais il est dodu.
Il est le Carlin, il est simple et bon
Comme la Sagesse du vieux Lao Tzu…

Jeune fille au carlin en train de lire, Charles Burton Barber, 1879

Ayant partagée sa vie avec d’autres membres de cette race de chien de berger, quand elle a adopté le beau petit chiot d’un refuge au Maine, É-U il y a trois ans, Stephanie Fox  comprenait partfaitement les besoins du border collie (selectionné par les bergers depuis des décennies pour ses aptitudes au travail) et son besoin impératif de rester actif mentalement et physiquement. Toutefois, ce collie présente une particularité qui aura posé un défi même à cette connaisseure de la race:  le chiot est né avec des avant bras déformés, ce qui frustre profondément son besoin quasi irrépressible de courir après tout ce qui bouge.  Nullement découragée, Madame Fox a fait façonner spécialement pour lui une sorte de ‘fauteuil roulant’ à chien.  Aujourd’hui Roosevelt – nommé en souvenir de l’ancien président, Franklin Delano Roosevelt, qui, suite à une poliomyélite, se déplaçait lui aussi en fauteuil roulant – donne libre cours à son instinct de colligeur de troupeau.

« Les gens pensent qu’il aurait dû être euthanasié parce qu’ils croient qu’il souffre, » explique Fox, « mais il se réveille heureux tous les matin. »  La seule différence entre Roosevelt et les autre chiens, selon Fox, est qu’en lieu et place d’un collier, elle lui met ses roues : « Si vous aviez un enfant handicapé, vous tenteriez de l’enrichir, de lui donner des opportunités.  Pourquoi ne pas faire la même chose pour un chien? »

Roosevelt fait un cabré afin de se déplacer au dessus d'un tuyau

Roosevelt se promène avec sa maîtresse Stephanie Fox à Portland, Maine, le 7 avril 2012

Roosevelt et Stephanie Fox

Les spécialistes de publicité ont longtemps profité de l’immense charme du chien pour nous vendre une vaste gamme de produits.  Ils exploitent le plus souvent la propension de l’imagination humaine à anthropomorphiser le monde canin.

Voici quelques exemples plus ou moins récents particulièrement réussis, de ce « genre » publicitaire.  À noter le nombre de publicités automobiles parmi ces exemples:

Citroën

Lotto Nouvelle-Zélande

Croquettes Frolic (France)

France télécom

Essilor (France)

Subaru (É-U) :

(j’adore l’avertissement en petits caractères : Dramatisation. Conducteur professionnel sur circuit fermé. Ne pas tenter de reproduire. )

Doritos (É-U)

Bridgestone (Thailande)

Ford

Ikea (Royaume-uni)

Thinkbox (Royaume-uni)

Tiernitos (Argentine)

NetCom (Suède)

Telkom (Afrique du Sud)

Campagne anti-tabac (Suède)

Volkswagen (É-U) :

DOGTV, la première chaîne télé pour chiens, c’est à dire dont le contenu s’adresse uniquement à eux, vient d’entrer en ondes dans la région de San Diego, Californie.  DOGTV est censé occuper le toutou et, de la sorte, réduire la solitude et « l’angoisse de séparation » dudit toutou dont le maître est absent pendant la journée, le « home-alone dog ».  Sa programmation, développée par des spécialistes en comportement canin, s’inspire des études réalisées sur le cycle de sommeil des chiens.  Ainsi, les chercheurs de la chaîne ont préparé trois types de vidéo basée sur des longueurs de 3 à 6 minutes qui aident à stimuler, divertir et relaxer les chiens.

Plus

Dans le dernier poème en prose du Spleen de Paris (receuil posthume de poèmes en prose publié en 1869), intitulé Les bons chiens, Charles Baudelaire fait une éloge au chien errant, du chien « crotté », de ces bêtes abandonnées, maltraitées et deshéritées, et, donc alors aussi, c’est une ode au poète, à l’artiste, à tous ceux qui se placent en marge des normes esthétiques et sociales. Le dédicataire, Joseph Édouard Stevens (1816-1892), peintre animalier belge, fut un ami proche de Baudelaire.  Dans le quatorzième paragraphe du poème, Baudelaire décrit un de ses tableaux, Intérieur du Saltimbanque.  L’ouvrage de Stevens est caractérisé par une empathie profonde envers son sujet : les citoyens canins des bas-fonds de Bruxelles.  Attristé par les conditions de vie des chiens de Bruxelles, souvent utilisés à l’époque comme bêtes d’attelage, Baudelaire a écrit :

Tristesse des animaux! Les chiens ne sont pas plus caressés que les femmes.  Il est impossible de les faire jouer et de les rendre folâtres. Ils sont alors étonnés comme une prostituée à qui on dit : Mademoiselle.  Mais quelle ardeur au travail! J’ai [vu] un gros et puissant homme se coucher dans sa charrette et se faire traîner par son chien en montant une montée.  C’est bien la dictature du sauvage dans les pays sauvages où le male ne fait rien!

L’exploitation et la dégradation du chien évoque celle du poète qui, couvert de dettes, usé par la drogue et la maladie, son oeuvre censurée, quitta Paris en 1864 pour Bruxelles.

Les bons chiens
Charles Baudelaire

À M. Joseph Stevens.

Je n’ai jamais rougi, même devant les jeunes écrivains de mon siècle, de mon admiration pour Buffon; mais aujourd’hui ce n’est pas l’âme de ce peintre de la nature pompeuse que j’appellerai à mon aide. Non.

Bien plus volontiers je m’adresserais à Sterne, et je lui dirais: « Descends du ciel, ou monte vers moi des champs Elyséens, pour m’inspirer en faveur des bons chiens, des pauvres chiens, un chant digne de toi, sentimental farceur, farceur incomparable! Reviens à califourchon sur ce fameux âne qui t’accompagne toujours dans la mémoire de la postérité; et surtout que cet âne n’oublie pas de porter, délicatement suspendu entre ses lèvres, son immortel macaron! »

La vieille Lice, Joseph Édouard Stevens

Arrière la muse académique! Je n’ai que faire de cette vieille bégueule. J’invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu’elle m’aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poète qui les regarde d’un oeil fraternel.

Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu’il s’élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s’il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désoeuvrés, qu’on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d’un ami, ni dans leur tête aplatie assez d’intelligence pour jouer au domino!

A la niche, tous ces fatigants parasites!

Qu’ils retournent à leur niche soyeuse et capitonnée! Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences!

Le supplice de Tantale. Chien à l’attache dans une cour, Joseph Édouard Stevens, 1850

Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur! »

« Où vont les chiens? » disait autrefois Nestor Roqueplan dans un immortel feuilleton qu’il a sans doute oublié, et dont moi seul, et Sainte-Beuve peut-être, nous nous souvenons encore aujourd’hui.

Où vont les chiens, dites-vous, hommes peu attentifs? Ils vont à leurs affaires.

Rendez-vous d’affaires, rendez-vous d’amour. A travers la brume, à travers la neige, à travers la crotte, sous la canicule mordante, sous la pluie ruisselante, ils vont, ils viennent, ils trottent, ils passent sous les voitures, excités par les puces, la passion, le besoin ou le devoir. Comme nous, ils se sont levés de bon matin, et ils cherchent leur vie ou courent à leurs plaisirs.

Il y en a qui couchent dans une ruine de la banlieue et qui viennent, chaque jour, à heure fixe, réclamer la sportule à la porte d’une cuisine du Palais-Royal; d’autres qui accourent, par troupes, de plus de cinq lieues, pour partager le repas que leur a préparé la charité de certaines pucelles sexagénaires, dont le coeur inoccupé s’est donné aux bêtes, parce que les hommes imbéciles n’en veulent plus.

D’autres qui, affolés d’amour, quittent, à de certains jours, leur département pour venir à la ville, gambader pendant une heure autour d’une belle chienne, un peu négligée dans sa toilette, mais fière et reconnaissante.

Et ils sont tous très exacts, sans carnets, sans notes et sans portefeuilles.

Connaissez-vous la paresseuse Belgique, et avez-vous admiré comme moi tous ces chiens vigoureux attelés à la charrette du boucher, de la laitière ou du boulanger, et qui témoignent, par leurs aboiements triomphants, du plaisir orgueilleux qu’ils éprouvent à rivaliser avec les chevaux?

En voici deux qui appartiennent à un ordre encore plus civilisé! Permettez-moi de vous introduire dans la chambre du saltimbanque absent. Un lit, en bois peint, sans rideaux, des couvertures traînantes et souillées de punaises, deux chaises de paille, un poêle de fonte, un ou deux instruments de musique détraqués. Oh! le triste mobilier! Mais regardez, je vous prie, ces deux personnages intelligents, habillés de vêtements à la fois éraillés et somptueux, coiffés comme des troubadours ou des militaires, qui surveillent, avec une attention de sorciers, l’oeuvre sans nom qui mitonne sur le poêle allumé, et au centre de laquelle une longue cuiller se dresse, plantée comme un de ces mâts aériens qui annoncent que la maçonnerie est achevée.

Intérieur du Saltimbanque, Joseph Édouard Stevens

N’est-il pas juste que de si zélés comédiens ne se mettent pas en route sans avoir lesté leur estomac d’une soupe puissante et solide? Et ne pardonnerez-vous pas un peu de sensualité à ces pauvres diables qui ont à affronter tout le jour l’indifférence du public et les injustices d’un directeur qui se fait la grosse part et mange à lui seul plus de soupe que quatre comédiens?

Le chien du saltimbanque, Joseph Édouard Stevens

Que de fois j’ai contemplé, souriant et attendri, tous ces philosophes à quatre pattes, esclaves complaisants, soumis ou dévoués, que le dictionnaire républicain pourrait aussi bien qualifier d’officieux, si la république, trop occupée du bonheur des hommes, avait le temps de ménager l’honneur des chiens!

Et que de fois j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque part (qui sait, après tout?), pour récompenser tant de courage, tant de patience et de labeur, un paradis spécial pour les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés et désolés. Swedenborg affirme bien qu’il y en a un pour les Turcs et un pour les Hollandais!

Les bergers de Virgile et de Théocrite attendaient, pour prix de leurs chants alternés, un bon fromage, une flûte du meilleur faiseur, ou une chèvre aux mamelles gonflées. Le poète qui a chanté les pauvres chiens a reçu pour récompense un beau gilet, d’une couleur, à la fois riche et fanée, qui fait penser aux soleils d’automne, à la beauté des femmes mûres et aux étés de la Saint-Martin.

Aucun de ceux qui étaient présents dans la taverne de la rue Villa-Hermosa n’oubliera avec quelle pétulance le peintre s’est dépouillé de son gilet en faveur du poète, tant il a bien compris qu’il était bon et honnête de chanter les pauvres chiens.

Tel un magnifique tyran italien, du bon temps, offrait au divin Arétin soit une dague enrichie de pierreries, soit un manteau de cour, en échange d’un précieux sonnet ou d’un curieux poème satirique.

Et toutes les fois que le poète endosse le gilet du peintre, il est contraint de penser aux bons chiens, aux chiens philosophes, aux étés de la Saint-Martin et à la beauté des femmes très mûres.

Bruxelles le matin, Joseph Édouard Stevens, 1848